Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle. Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de faire leur cour.
Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires:
—Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!
Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied environ du sol, et ordonna:
—Maintenez ainsi cette baguette.
Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement ces préparatifs:
—Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous sauteriez par-dessus cette canne.
—Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa moustache d'un air embarrassé.
—J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu de chose.
Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce: