—Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hésitation et sans fard. Donc, là où il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un système mûrement étudié.

—Fanatisme ou système, le résultat est toujours le même: la destruction d'innombrables existences humaines.

—Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi pauvres considérations? Que sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération de toute une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme une persécution n'est en réalité qu'une vaste opération chirurgicale nécessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le blessé qui sent le couteau de l'opérateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau. Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir par les clameurs de son malade en délire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au bout de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante et il sauve son malade, souvent malgré lui. Nous sommes, monsieur, ces opérateurs impassibles, impitoyables—en apparence—mais, au fond, humains et généreux. Nous ne nous laissons pas plus émouvoir par les clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchés par des manifestations de reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons sauvé l'humanité.

Le chevalier avait écouté attentivement l'explication que Espinosa venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait étrangement avec le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé, il resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête fine:

—Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi vous réalisez le bonheur de l'humanité?

—Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité ces questions et j'ai mesuré le fond des choses. Je suis arrivé à cette conclusion que la science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une ténacité implacable, parce que la science est la négation de tout et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire le néant, c'est-à-dire la terreur, le désespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre à la science aboutit fatalement là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue, parce qu'elle préserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible l'inéluctable moment où tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est pas fini précisément, et que ce moment d'horreur intense devient un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi je poursuis irrémissiblement tout ce qui manifeste des idées d'indépendance. Voilà pourquoi je veux imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue, parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans mon amour pour mes semblables, leur éviter, du moins, mon sort affreux.

—En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace d'un soupir.

—Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, je n'ai pas réussi à vous convaincre. Mais, si j'ai échoué dans des généralités, peut-être serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous soumettre.

—Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.

—Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui êtes un preux, toujours prêt à tirer l'épée pour le faible contre le fort, refuserez-vous de prêter l'appui de votre épée à une cause juste?