Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueux costume de cour qu'elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II, et lui passèrent une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée. Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à coucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait étrangement, par sa simplicité, avec les splendeurs qui l'environnaient.
Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, elle sortit de son sein la déclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever. Elle la considéra longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma dans un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans un tiroir habilement dissimulé au fond d'un coffre en chêne massif.
Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdît rien de ce calme majestueux qu'elle devait à une longue étude, elle réfléchit:
«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a suffi pour me faire trébucher encore!»
Et, avec un sourire indéfinissable:
«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me délivrer!... Il est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie... Mais Espinosa osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement machiné?... Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre est lente et tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui aussi!... Pourquoi ne veut-il être à moi?... Que ne ferions-nous pas si nous étions unis?...»
Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à Philippe II:
«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde... Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais l'éblouir par l'élévation de mes conceptions, ma beauté seule a paru impressionner cet orgueilleux vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par l'âge.»
Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:
«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan revoit Philippe, cet amour du roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est allumé. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera, c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...»