«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»
Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et il marchait en titubant comme un homme ivre.
Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit était tout à fait venue, il bougonnait:
«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel, la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»
Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua lui-même.
Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que ripaille et beuverie.
Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.
Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé ou tué son homme...
Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire, l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se jouant, désarmé devant témoins.
Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises! Il en avait pleuré de rage.