—Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer?

—C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne... Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que de ma main.

—Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi soit vraiment responsable?

Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde:

—La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.

Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:

—Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot, soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte, empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui auraient dû me revenir.

Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient, consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:

—Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé, la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...

—Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par un serviteur dévoué.