La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.
Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et la pâtée.
La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout de suite le souffre-douleur de tous.
Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.
Jamais il n'avait été aussi malheureux.
Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et tendait la main.
Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était fier et content.
Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.
Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude allait—et c'était assez naturel—au seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.
Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il était si petit—et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.