Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.
A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la coquetterie était son péché mignon.
Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel, et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que lui.
Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.
Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement dans sa petite main à elle.
Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle. L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.
Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même momentanée.
Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans son âme jusque-là peut-être résignée.
Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier comme tous les autres hommes?
Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision universelle?