Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut apaisé:
—Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite. Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler. Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.
Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.
Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.
Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix hésitante:
—Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?
—Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux sommets... ou n'en ayez pas du tout!
Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.
—Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne voulez être broyés.
Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et reprit: