«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue—à l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»

Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana déclara:

—Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant vous.

Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:

—Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques—comme on dit couramment—vous êtes tous des croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de combattants qui attendent un ordre.

—Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce pas?

Les auditeurs répondirent affirmativement.

—Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.

Des protestations éclatèrent un peu partout.

—Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.