Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement envoyé ad patres avant d'avoir pu élever la voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le savait.
Ces différents points étant réglés:
—Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.
Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance, mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.
Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.
—Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!
—Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.
—Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.
Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.
D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient acquis.