Ces soldats, la longueur de l'attente commençait de les énerver, et, sans savoir pourquoi, eux aussi attendaient cette course avec la même impatience, car ils savaient qu'elle serait le terme de leur interminable faction.
Tout ceci explique pourquoi, pendant que les valets sablaient et ratissaient soigneusement la piste, un silence lourd, sinistre, pesa sur la multitude. C'était le calme décevant qui précède l'orage.
Philippe II était loin d'être un sentimental. La pitié, la clémence existaient pour lui en tant que mots mais non en tant que sentiments. Et c'était cela précisément qui faisait sa force et le rendait si redoutable. Il n'avait qu'une vertu: la foi ardente, sincère. Et sa foi n'était pas que religieuse. Il croyait aussi en la grandeur de sa race, en la supériorité de sa dynastie.
Eh bien, le silence qui pesa tout à coup sur cette foule, l'instant d'avant si joyeuse, si bruyante, si vivante, était si impressionnant qu'il impressionna le roi.
Philippe laissa errer son oeil froid sur toutes ces fenêtres encadrant des têtes curieuses. Là, c'était l'insouciance, la sécurité absolue. Là, nul danger à courir. Le regard du roi passa, alla plus loin et plus bas, s'arrêta aux tribunes.
Et Philippe se posa la question:
«Combien en resterait-il de vivants, de tous ces jeunes hommes, braves, vaillants, pleins de force et de vie, figés là dans l'angoisse de l'attente? Combien?...»
Et son oeil s'attarda sur les tribunes.
Puis il passa, descendit plus bas, alla plus loin, par-delà les barrières et les palissades et les cordes, et les gardes, et les arquebusiers, et les hommes d'armes.
Là, c'était la multitude des bourgeois et des hommes du peuple. Là, point de retraite prudemment ménagée; là, chaque spectateur pouvait devenir une victime, payer de sa vie la curiosité satisfaite.