Et le roi Philippe, inaccessible à la pitié, ne put réprimer un long frisson, et dans le désarroi de son esprit fulgura cette autre question, plus terrible encore que la première:
«Est-il juste de sacrifier tant d'existences? Ai-je bien le droit d'envoyer à la mort tant de braves gens?»
Et quelque chose comme un sentiment humain qui le surprit, lui qui se croyait si fort au-dessus de l'humanité, vint estomper l'éclat de son regard si froid l'instant d'avant.
A cet instant précis, une voix murmura à son oreille.
—Je viens de donner les derniers ordres. Ils ne sauraient nous échapper. Tout à l'heure, dans un instant, ils seront en notre pouvoir et tout sera dit.
Le roi tressaillit violemment et se retourna brusquement.
Debout derrière lui, le grand inquisiteur d'Espinosa le couvrait de la pourpre de son costume de cardinal, comme une énorme tache de sang qui s'étendait sur lui, l'enveloppait, le dominait, tache de sang réclamant du sang, encore, toujours, avec l'assurance donnée que ce sang répandu se confondrait avec elle, disparaîtrait en elle.
Et, comme si la présence de cette ombre rouge planant sur lui eût suffi à faire vaciller ses résolutions, le roi qui, à l'instant même, était presque décidé à faire grâce, le roi redevint flottant et irrésolu.
—Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'après les nouvelles qui nous sont parvenues, on pourrait surseoir à nos projets? Tout bien pesé, en quoi la mort de ce jeune homme nous sera-t-elle utile? Ne pourrait-on l'exiler, l'envoyer en France ou ailleurs, avec défense de rentrer dans nos États, à peine de la vie?
D'Espinosa était loin de s'attendre à un pareil revirement. Néanmoins il ne sourcilla pas. Il ne manifesta ni surprise ni mécontentement. Il était sans doute accoutumé à lutter sourdement contre son orgueilleux maître pour arriver à lui faire adopter comme siennes propres les décisions qu'il avait prises, lui grand inquisiteur.