Dans la loge royale, si puissante que fût sa haine contre celui qui lui rappelait son déshonneur d'époux, le roi, pendant tout ce temps, trahissait son émotion par la contraction de ses mâchoires et par une pâleur inaccoutumée.
Fausta, sous son impassibilité apparente, ne pouvait s'empêcher de frémir en songeant qu'un faux pas, un faux mouvement, une seconde d'inattention pouvaient provoquer la mort de ce jeune homme en qui reposait l'espoir de ses rêves d'ambition.
Seul, d'Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste de ne pas dire que, pendant les instants mortellement longs où l'homme, impassible, subissait l'attaque furieuse de la brute, tous ceux de la noblesse, qui savaient cependant qu'il était condamné, faisaient des voeux pour qu'il échappât aux coups qui lui étaient portés.
Puis, cette espèce d'accès de folie, qui s'était emparé de la foule, se transforma en admiration frénétique, et l'enthousiasme déborda, délirant, indescriptible. Mais ce n'était pas fini.
Le Torero avait cueilli le trophée. Il était vainqueur. Il pouvait se retirer. Mais on savait que, s'il ne tuait jamais la bête, il s'imposait à lui-même de la chasser de la piste, seul, par ses propres moyens.
Tout n'était pas dit encore. Par des jeux multiples et variés, semblables à ceux qu'il venait d'exécuter avec tant de succès, il lui fallait acculer la bête à la porte de sortie. Pour cela, lui-même devait se placer devant cette porte et amener le taureau à foncer une dernière fois sur lui.
Lorsqu'il recevait, sans reculer d'un pas, le choc de la brute leurrée par la cape, il était au milieu de la piste. Il avait l'espoir derrière lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, toute retraite lui était impossible. Il ne pouvait que s'effacer à droite ou à gauche.
Que le comparse chargé d'ouvrir la porte par laquelle, emporté par son élan, devait passer le taureau, hésitât seulement un centième de seconde, et c'en était fait de lui. C'était l'instant le plus critique de sa course.
La multitude savait tout cela. On respira longuement, on reprit des forces, en vue de supporter les émotions violentes de la fin de cette course.
Lorsque le taureau serait chassé de la piste, le Torero aurait le droit de déposer son trophée aux pieds de la dame de son choix; pas avant. Ainsi en avait-il décidé lui-même.