Cette satisfaction, bien gagnée, on en conviendra, devait cependant lui être refusée, car c'était l'instant qui avait été choisi précisément pour son arrestation.

Aussi, pendant qu'il risquait sa vie avec une insouciante bravoure, uniquement pour la satisfaction d'accomplir jusqu'au bout la tâche qu'il s'était imposée de mettre le taureau hors de la piste, pendant ce temps les troupes de d'Espinosa prenaient les dernières dispositions en vue de l'événement qui allait se produire.

Le couloir circulaire était envahi. Non plus, cette fois, par la foule des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses de soldats, armés de bonnes arquebuses, destinées à tenir en respect les mutins, si mutinerie il y avait.

Toutes ces troupes se massaient du côté opposé aux gradins, c'est-à-dire qu'elles prenaient position du côté où était massé le populaire. Et cela se conçoit, les gradins étant occupés par les invités de la noblesse, soigneusement triés, et sur lesquels, par conséquent, le grand inquisiteur croyait pouvoir compter: il n'y avait nulle nécessité de garder ce côté de la place. Il était naturellement gardé par ceux qui l'occupaient en ce moment et qui étaient destinés à devenir, le cas échéant, des combattants.

Tout l'effort se portait logiquement du côté où pouvait éclater la révolte, et, là, officiers et soldats s'entassaient à s'écraser, attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenu fût fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ de bataille.

S'il y avait révolte, le peuple se heurterait à des masses compactes d'hommes d'armes casqués et cuirassés, sans compter ceux qui occupaient les rues adjacentes et les principales maisons en bordure de la place, chargés de le prendre par-derrière. Par ce dispositif, la foule se trouvait prise entre deux feux.

Les hommes chargés de procéder à l'arrestation n'auraient donc qu'à entraîner le condamné du côté des gradins où ils n'avaient que des alliés.

Ces mouvements de troupes s'effectuaient, nous venons de le dire, pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait en détournant l'attention des spectateurs, concentrée sur les passes audacieuses qu'il exécutait en vue d'amener le taureau en face de la porte de sortie.

Pardaillan se trouvait du côté des gradins, c'est-à-dire qu'il était du côté opposé à celui que les troupes occupaient peu à peu. Il vit fort bien le mouvement se dessiner et ébaucha un sourire railleur.

Au début de la course du Torero, il n'avait autour de lui qu'un nombre plutôt restreint d'ouvriers, d'aides, d'employés aux basses besognes, qui avaient quitté précipitamment la piste au moment de l'entrée du taureau et s'étaient postés là pour jouir du spectacle en attendant de retourner sur le lieu du combat pour y effectuer leur besogne.