Tout d'abord, il n'avait prêté qu'une médiocre attention à ces modestes travailleurs. Mais, au fur et à mesure que la course allait sur sa fin, il fut frappé de la métamorphose qui paraissait s'accomplir chez ces ouvriers.
Ils étaient une quinzaine en tout. Jusque-là, ils s'étaient tenus, comme il convenait, modestement à l'écart, armés de leurs outils, prêts, semblait-il, à reprendre la besogne. Et voici que maintenant ils se redressaient et montraient des visages énergiques, résolus, et se campaient dans des attitudes qui trahissaient une condition supérieure à celle qu'ils affichaient quelques instants plus tôt.
Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d'où, envahissaient peu à peu cette partie du couloir, se massaient près de la porte où il se tenait, se mêlaient à ces ouvriers qu'ils coudoyaient et avec qui ils semblaient s'entendre à merveille.
Bientôt, la porte se trouva gardée par une cinquantaine d'hommes qui semblaient obéir à un mot d'ordre occulte.
Et, tout à coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutré de plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces étranges ouvriers s'occupaient à scier les poteaux de la barrière.
Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop étroite, pratiquaient une brèche dans la palissade, tandis que les autres s'efforçaient de masquer cette bizarre occupation.
Il dévisagea plus attentivement ceux qui l'environnaient, et, avec cette mémoire merveilleuse dont il était doué, il reconnut quelques visages entrevus l'avant-veille à la réunion présidée par Fausta. Et il comprit tout.
«Par Dieu! fit-il avec satisfaction, voici la garde d'honneur que Fausta destine à son futur roi d'Espagne, ou je me trompe fort. Allons, mon petit prince sera bien gardé, et je crois décidément qu'il se tirera sain et sauf du guêpier où il s'est jeté inconsidérément. Ces gens-là, le moment venu, jetteront bas la palissade qu'ils viennent de scier, et, au même instant, ils entoureront celui qu'ils ont mission de sauver. Tout va bien.»
Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-être dû se demander si tout allait aussi bien pour lui-même. Il n'y pensa pas.
A l'inverse de bien des gens, toujours disposés à s'accorder une importance qu'ils n'ont pas, notre héros était peut-être le seul à ne pas connaître sa valeur réelle. Il était ainsi fait, nous n'y pouvons rien.