D'Espinosa avait décidé de les faire partir pour Rome et de se servir de leur influence réelle pour peser sur les décisions du conclave, à l'effet de faire élire un pape de son choix. Sans doute avait-il des moyens à lui d'imposer ses volontés, car, après une résistance sérieuse, le cardinal et le duc, vaincus, durent se résigner à obéir. Cependant, Ponte-Maggiore qui, n'étant pas prêtre, n'avait rien à espérer personnellement dans cette élection, s'était montré plus rebelle que Montalte qui, lui, prince de l'Eglise, était éligible et pouvait espérer succéder à son oncle Sixte-Quint.
D'Espinosa sentit que, pour vaincre définitivement la résistance de ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leur prouver qu'ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien à redouter de Pardaillan. Il n'avait pas hésité un seul instant.
Très faibles encore, leurs blessures à peine cicatrisées, il les avait conduits au couvent San Pablo, les avait fait pénétrer dans la chambre de Pardaillan et le leur avait montré, profondément endormi, sous l'influence du narcotique puissant qui avait été versé dans son vin. Et il leur avait dit ce qu'il comptait en faire.
Et ils étaient partis, sûrs que, désormais, Pardaillan n'existait plus. Quant à Fausta, leur mission remplie, ils sauraient bien la retrouver et, en attendant, délivrés du cauchemar de Pardaillan, ils se surveillaient mutuellement très étroitement, repris par leur haine jalouse, l'un contre l'autre.
—Monsieur le chevalier, dit doucement d'Espinosa, comme s'il se fût excusé, vous me voyez désespéré de la violence que j'ai été contraint de vous faire.
—Monsieur le cardinal, répondit poliment Pardaillan, votre désespoir me touche à un point que je ne saurais dire.
—Convenez du moins, monsieur, que j'ai tout fait pour vous éviter cette fâcheuse extrémité.
—Je confesse volontiers que vous m'avez averti loyalement. Quoique, à vrai dire, je cherche vainement cette même loyauté dans la manière spéciale dont vous vous êtes emparé de ma personne.
—Ceci doit vous prouver, dit gravement d'Espinosa, et l'importance que j'attachais à m'assurer de votre personne et la haute estime que je professe pour votre force et votre vaillance.
—L'honneur n'est pas mince, j'en conviens, fit Pardaillan, avec son plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de me rassurer pleinement sur l'avenir de mon pays. Jamais votre maître ne régnera chez nous. Il lui faut renoncer à ce rêve.