Pardaillan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui et il vit que le cercle des moines s'était resserré autour de lui. Il comprit qu'en effet il n'aurait pas le temps de mettre sa menace à exécution. Une fois encore il serait écrasé par le nombre. Il secoua furieusement la tête et, sans lâcher prise, appuyant plus lourdement sa main sur l'épaule de son ennemi:
—Je vous entends, dit-il d'une voix sifflante. Ceux-ci tomberont sur moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, qui sait si...
—Non, interrompit d'Espinosa sans rien perdre de son calme, ce que vous espérez ne se réalisera pas. Avant que vous ayez pu me frapper, vous serez saisi par les révérends pères.
—Savez-vous ce que vous gagnerez à la tentative désespérée que vous méditez? C'est que je serai contraint de vous faire enchaîner.
Par un effort surhumain, Pardaillan réussit à maîtriser la colère qui grondait en lui. Les moines qui l'entouraient n'avaient pas fait un geste. Les yeux fixés sur le grand inquisiteur, ils attendaient, immobiles et muets, qu'il leur donnât, d'un signe, l'ordre d'agir.
En un éclair de lucidité Pardaillan entrevit tout cela; il comprit les conséquences irréparables que son geste pourrait avoir et qu'il était à la merci de son redoutable adversaire. Les mains libres, il pouvait encore espérer. Couvert de chaînes, c'en était fait de lui.
Il lui fallait donc conserver à tout prix la liberté de ses mouvements, puisque cela seul lui permettrait de mettre à profit la chance si elle se présentait. Lentement, comme à regret, il desserra son étreinte et gronda:
—Soit, vous avez raison.
Comme s'il eût jugé l'incident définitivement clos, d'Espinosa se tourna vers la porte devant laquelle il s'était arrêté, et cette porte s'ouvrit à l'instant même.
A l'instant même aussi, les moines se reculèrent, agrandirent leur cercle, comme s'ils avaient compris que leur intervention devenait inutile. Mais, de loin comme de près, ils surveillaient attentivement les moindres gestes du grand inquisiteur, sans perdre de vue pour cela leur prisonnier.