Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enragés bavards et les prier de le laisser tranquille. Ils eussent obéi. Mais Pardaillan était persuadé que les deux moines jouaient une abominable comédie, pour l'amener à absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison destiné à le foudroyer.
Il était persuadé que, s'il avait voulu les chasser, les moines n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstinés à le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu'à se résigner.
Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la comédie. Ils étaient bien sincères. C'était deux pauvres diables de moines, d'esprit plutôt borné, qui ne devaient la mission de confiance dont ils étaient chargés qu'à leur force herculéenne.
On leur avait confié la garde de Pardaillan, on leur avait ordonné d'accéder à tous ses désirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le laisser aller, d'obéir à ses ordres.
On leur avait surtout recommandé de faire tous leurs efforts pour l'amener à prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient très consciencieusement de leur tâche et n'en cherchaient pas plus long.
Comme on les savait quelque peu gourmands et ne détestant nullement de vider une bonne bouteille, on leur avait défendu, sous menace des châtiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce fût de leur prisonnier, fût-ce une simple goutte d'eau.
Enfin—et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait—on leur avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier à goûter à un seul des innombrables plats dont la table était garnie, à avaler, ne fût-ce qu'une gorgée de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur reviendraient intégralement et qu'ils pourraient boire et manger tout leur soûl et se griser à en rouler par terre, ayant d'avance absolution pleine et entière.
Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, à différentes reprises, et pour avoir le coeur net il avait placé devant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-même rempli à ras bord un verre d'un vin généreux et:
—Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir manger, dites-vous... Eh bien, goûtez une bouchée seulement de ce plat, et je vous jure que j'en mangerai après vous; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat et je vous promets de vider la bouteille ensuite.
—Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navré un des moines.