—Vous l'avez déjà dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas souvent vos formules.
—Puisque c'est l'ordre! répéta naïvement frère Zacarias.
—Asseyez-vous, mon frère, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de nous... Nous sommes déshonorés si vous résistez à tous nos efforts.
Pardaillan eut-il pitié de leur désespoir très sincère? Comprit-il que la résistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la consigne reçue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun répit, tant qu'il ne se serait pas assis à cette table somptueuse? Nous ne saurions dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit:
—Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir là... Mais vous serez bien fins si vous réussissez à me faire ingurgiter la moindre des choses.
Et il s'assit brusquement, avec un air qui eût donné fort à réfléchir aux dignes moines s'ils avaient été plus physionomistes ou s'ils avaient mieux connu leur prisonnier.
—Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colère le gagner, allons, faites en conscience votre métier de bourreau.
Les deux moines le regardèrent avec stupéfaction. Ils ne comprenaient pas.
Dès que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, un orchestre, qui semblait être dissimulé derrière la cheminée, se mit à jouer des airs tour à tour tendres et languissants, joyeux et capricants. Et les sons des instruments à cordes, auxquels se mêlaient les sons plus aigus des flûtes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voilés, mystérieux, comme très lointains, évocateurs de rêves mélancoliques ou joyeux.
Cette mise en scène savante, cette musique lointaine, ces fleurs, ces parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, le fumet des plats, l'arôme capiteux des vins tombant en pluie de rubis et de topazes dans des coupes de pur cristal, au long pied de métal précieux, chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, il y avait là plus qu'il n'en fallait pour affoler l'esprit le plus ferme et le plus lucide. Malgré sa force de caractère peu commune, Pardaillan était pâle de l'effort surhumain qu'il faisait pour se maîtriser.