Il s'était fixé ce terme de quatre jours, simplement parce qu'il se disait que les forces humaines ont une limite, et que, s'il voulait être en état de profiter des événements favorables qui pouvaient toujours se produire, il lui fallait, de toute nécessité, réparer ses forces affaiblies par un long jeûne..
Évidemment, la menace du poison restait toujours suspendue sur sa tête. Mais quoi? Il fallait cependant bien en finir d'une manière ou d'une autre. C'était un risque à courir, il le savait bien: il le courrait, voilà tout.
Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination, d'Espinosa ne renoncerait pas au poison pour chercher autre chose.
Lorsqu'ils eurent enfin amené leur prisonnier à s'asseoir devant son couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort était fait et que cet homme extraordinaire ne saurait, cette fois, résister aux tentations accumulées sur cette table.
Avec des précautions minutieuses, ils saisirent chacun un flacon et versèrent, l'un d'un certain vin de Beaune que les années de bouteille avaient pâli à tel point que, du rouge initial, il était passé au rose effacé; l'autre, d'un certain xérès qui, dans le cristal limpide, ressemblait à de l'or en fusion. Et, en faisant cette opération avec toute la dévotion désirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens altérés. Quand les deux verres furent pleins, ils les saisirent doucement par le pied, les soulevèrent béatement, dévotieusement, comme ils eussent soulevé l'hostie consacrée, et tendirent chacun le sien.
—C'est du velours, dit onctueusement Bautista, en clignant des yeux.
—Du satin, ajouta Zacarias d'un air non moins pénétré.
—Mes dignes révérends, fit tranquillement Pardaillan, croyez-moi, le mieux est de cesser cette lamentable comédie.
—Comédie! protesta Bautista; mais, mon frère, ce n'est point une comédie.
—C'est l'ordre, comme dit si bien frère Zacarias. Oui?... En ce cas, allez-y, harcelez-moi... Mais je vous ai prévenus: je ne toucherai à rien de ce que vous m'offrirez.