—Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera pas égal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tâté de ce genre de supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abréger mon agonie.
Si fort, si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un frisson.
—Nous n'aurons pas les mêmes regrets en face de la mort, continua Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que j'éprouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots à Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli, avant, jusqu'au bout, la mission que je m'étais donnée: arracher au roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous, monsieur, êtes-vous sûr qu'il en soit de même pour vous?
—Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il avait été piqué par un fer rouge.
—Ceci que je vous ai entendu dire à vous-même: le grand inquisiteur ne saurait mourir avant d'avoir mené à bien la tâche qu'il s'est imposée pour le plus grand profit de notre sainte mère l'Eglise.
—Démon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui tenait le plus au coeur.
—Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne sommes nullement logés à la même enseigne. Je m'en irai sans regret. Vous, monsieur, vous mourrez désespéré de laisser votre oeuvre inachevée. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-même sur ce sujet. Quant à moi, je suis résolu à ne plus vous en parler. Quand vous serez décidé, vous me le direz. Bonsoir!
Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir.
D'Espinosa le considéra longuement, sans faire un mouvement. La pensée de sauter sur lui à l'improviste, de lui arracher la dague, de le poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsédait. Mais il se dit qu'un homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisément.
Il renonça donc à cette idée, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en écartant cette idée il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il pas du sommeil apparent ou réel de Pardaillan pour ouvrir la porte secrète et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y réfléchissant bien, ceci lui parut peut-être réalisable. C'était une chance à courir. Que risquait-il? Rien. S'il réussissait, c'était sa délivrance et la mort certaine de Pardaillan.