—Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te faut donc compenser par une habileté, une adresse et une vivacité supérieures l'inégalité des armes. En conséquence, il te faut, dès maintenant, t'habituer à lutter avec cette petite aiguille contre ma rapière du double plus longue.
La leçon se prolongea le temps fixé par Pardaillan. Comme la veille, le professeur se déclara satisfait et assura que l'élève deviendrait un escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire redoutable.
Après la leçon, ils expédièrent rapidement le déjeuner qui les attendait et, sans s'occuper des mines désespérées de Juana, Pardaillan et le Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.
Très triste, agitée de pressentiments sinistres, la petite Juana se remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put les apercevoir. Après quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit à pleurer doucement. Mais, c'était une fille de tête que la petite Juana. Obligée par les circonstances de diriger une maison à un âge où l'on n'a guère d'autre souci que se livrer à des jeux plus ou moins bruyants, elle avait appris à prendre de promptes résolutions.
Le résultat de ses réflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un de ses domestiques nommé José, lequel José détenait les importantes fonctions de chef palefrenier de l'hôtellerie, et lui donna ses ordres.
Un petit quart d'heure plus tard, José sortit de l'auberge conduisant par la bride un vigoureux cheval attelé à une petite charrette. Dans la charrette, étendues sur des bottes de paille, bien enveloppées dans de grandes mantes noires dont les capuchons étaient rabattus sur la figure, étaient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier, marchant d'un bon pas à cote du cheval, prit le chemin de la porte de Bib-Alzar...
Le même chemin que venait de prendre Pardaillan.
Le château fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, véritable nid de vautours, remontait à l'époque des grandes luttes contre les Maures envahisseurs.
Suivant les règles du temps, concernant l'art de la fortification, il était bâti sur une emmenée. Ses tours crénelées, dressées menaçantes vers le ciel, étaient dominées par la masse centrale du donjon, lequel était surmonté, au nord et au midi, de deux échauguettes en poivrière: yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une vigilance de tous les instants.
Comme dans toute résidence royale, il y avait là une petite garnison et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec empressement toutes les occasions de se rendre à la ville proche.