V

DANS L'ARÈNE

A l'époque où se déroulent les événements que nous avons entrepris de narrer, alancear en coso, c'est-à-dire jouter de la lance en champ clos, était une mode qui faisait fureur. Les tournois à la française étaient complètement délaissés et, du grand seigneur au modeste gentilhomme, chacun tenait à honneur de descendre dans l'arène combattre le taureau. Car il va sans dire que cette mode n'était suivie que par la noblesse. Le peuple ne prenait pas part à la course et se contentait d'y assister en spectateur.

Le sire qui descendait dans l'arène—roi, prince ou simple gentilhomme—tenait l'emploi du grand premier rôle: le matador. En même temps, il était aussi le picador, puisque, comme ce dernier il était monté, bardé de fer et armé de la lance. Aucun règlement ne venait l'entraver et, pourvu qu'il sauvât sa peau, tous les moyens lui étaient bons.

Les autres rôles étaient tenus par les gens de la suite du combattant: gentilshommes, pages, écuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant l'état de fortune du maître; ils avaient pour mission de l'aider, de détourner de lui l'attention du taureau, de le défendre en un mot. Le plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un bouquet. Le torero improvisé pouvait cueillir du bout de la lance ou de l'épée ce trophée. Très rares étaient les braves qui se risquaient à ce jeu terriblement dangereux.

Dans la nuit du dimanche au lundi, la place San Francisco, lieu ordinaire des réjouissances publiques, avait été livrée à de nombreuses équipes d'ouvriers chargés de l'aménager selon sa nouvelle destination.

La piste, le toril, les gradins destinés aux seigneurs invités par le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de façon toute rudimentaire.

C'est ainsi que les principaux matériaux utilisés pour la construction de l'arène consistaient surtout en charrettes, tonneaux, tréteaux, caisses, le tout habilement déguisé et assujetti par des planches.

La corrida étant royale, on ne pouvait y assister que sur l'invitation du roi. Nous avons dit que des gradins avaient été construits à cet effet. En dehors de ces gradins, les fenêtres et les balcons des maisons bordant la place étaient réservés à de grands seigneurs. Le roi lui-même prenait place au balcon du palais. Ce balcon, très vaste, était agrandi pour la circonstance, orné de tentures et de fleurs, et prenait toutes les apparences d'une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se massaient derrière le roi.

Le populaire s'entassait sur la place même, en des espaces limités par des cordes et gardés par des hommes d'armes.