La piste était, en outre, envahie par une foule de gentilshommes qui n'y avaient que faire, mais éprouvaient l'impérieux besoin de venir parader là, sous les regards des belles et nobles dames occupant les balcons et les gradins.

Nécessairement, on entourait et complimentait Barba Roja, raide sur la selle, la lance au poing, les yeux obstinément fixés sur la porte du toril, par où devait pénétrer la bête qu'il allait combattre.

En dehors de la foule des gentilshommes inutiles et des areneros de Barba Roja, il y avait tout un peuple d'ouvriers chargés de l'entretien de la piste, d'enlever les blessés ou les cadavres, de répandre du sable sur le sang, de l'ouverture et de la fermeture des portes, enfin, de mille et un petits travaux accessoires, dont la nécessité urgente se révélait à la dernière minute.

Lorsque les trompettes sonnèrent, ce fut une débandade générale, qui excita au plus haut point l'hilarité des milliers de spectateurs et eut l'insigne honneur d'arracher un mince sourire à Sa Majesté. On savait que l'entrée du taureau suivait de très près la sonnerie et, dame! nul ne se souciait de se trouver soudain face à face avec la bête.

Ce bref intermède, c'était la comédie préludant au drame.

Les derniers fuyards n'avaient pas encore franchi la barrière protectrice, les hommes de Barba Roja, qui devaient supporter le premier choc du fauve, achevaient à peine de se masser prudemment derrière son cheval, que, déjà, le taureau faisait son entrée.

C'était une bête splendide: noire tachetée de blanc, sa robe était luisante et bien fournie, les jambes courtes et vigoureuses, le cou énorme; la tête puissante, aux yeux noirs et intelligents, aux cornes longues et effilées, était fièrement redressée, dans une attitude de force et de noblesse impressionnantes.

En sortant du toril, où depuis de longues heures il était demeuré dans l'obscurité, il s'arrêta tout d'abord, comme ébloui par l'aveuglante lumière d'un soleil rutilant, inondant la place. Le taureau se présentant noblement, les bravos saluèrent son entrée, ce qui parut le surprendre et le déconcerter.

Bientôt, il se ressaisit et il secoua sa tête entre les cornes de laquelle pendait le flot de rubans dont Barba Roja devait s'emparer pour être proclamé vainqueur; à moins qu'il ne préférât tuer le taureau, auquel cas le trophée lui revenait de droit, même si la bête était mise à mort par l'un de ses hommes et par n'importe quel moyen.

Le taureau secoua plusieurs fois sa tête, comme s'il eût voulu jeter bas la sorte de stupeur qui pesait sur lui. Puis, son oeil de feu parcourut la piste. Tout de suite, à l'autre extrémité, il découvrit le cavalier immobile, attendant qu'il se décidât à prendre l'offensive.