Atterré d'une semblable confidence, Lothaire écoutait son ami sans desserrer les lèvres; il le regardait fixement, plein d'anxiété et d'effroi; enfin, après une longue pause, il lui dit:

Anselme, faut-il prendre au sérieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu que si je ne l'eusse regardé comme une plaisanterie je ne t'aurai pas interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me connais plus moi-même; car, si tu avais réfléchi un seul instant, je ne pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison de recourir à ses amis en toute circonstance; mais leur demander des choses qui choquent l'honnêteté et dont on ne peut attendre aucun bien, c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'être amoureux de ta femme, et qu'à force de soins et d'hommages je tâche de la séduire et de m'en faire aimer? Mais si tu es assuré de sa vertu, que te faut-il de plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite? Si tu ne crois pas Camille plus sage que les autres femmes, résigne-toi sans chercher à l'éprouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en général, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage. L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle ternit, une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je vais te citer, à ce sujet, quelques vers qui me reviennent à la mémoire et qui sont tout à fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu'à lui-même.

Les femmes sont comme le verre:
Il ne faut jamais éprouver
S'il briserait ou non, en le jetant par terre;
Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver.

Mais comme il briserait, selon toute apparence,
Il faut être bien fou pour vouloir hasarder
Une semblable expérience
Sur un corps qu'on ne peut souder!

Ceci sur la raison se fonde,
Et c'est l'opinion de tout le monde encor:
Que tant que l'on verra des Danaés au monde,
On y verra pleuvoir de l'or[50].

Après avoir parlé dans ton intérêt, continua Lothaire, permets, Anselme, que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton véritable ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, ou tu veux que je te l'ôte à toi-même. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce n'est que je suis un traître, qui viole sans scrupule les droits sacrés de l'amitié? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne voulait que se jouer de sa crédulité? Si je donne pour excuse les instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mépris pour celui qui l'a imposée? Comment éviterai-je les reproches des honnêtes gens, après avoir troublé, par une fatale complaisance, le repos de toute une famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la risée de ceux qui vantaient notre amitié? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton repos par un projet bien téméraire; car si l'événement ne répondait pas à ton attente, tu en serais mortellement affligé, quoi que tu dises, et tu ne ferais plus que traîner une vie misérable qui me jetterait moi-même dans le désespoir. Bref, pour t'ôter l'espoir de me convaincre, je te déclare que ta prière m'offense, et que je ne te rendrai jamais le dangereux service que tu exiges de moi, quand même ce refus devrait me faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je puisse faire.

Ce discours causa une telle confusion à Anselme, qu'il resta longtemps sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu à peu: Mon cher Lothaire, lui dit-il, je t'ai écouté avec attention, avec plaisir même; tes paroles montrent tout ce que tu possèdes de discrétion et de prudence, et ton refus fait preuve de ta sincère amitié. Oui j'avoue que j'exige une chose déraisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je fuis le bien et cours après le mal. Hélas! Lothaire, celui dont je souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps caché ma faiblesse, espérant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre maître, et c'est ce déplorable état qui m'oblige à chercher du secours. Ne m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insensé: traite-moi plutôt comme ces malades chez qui le goût s'est dépravé, et qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie, à éprouver Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre à une première attaque, et peut-être qu'alors cette simple épreuve de sa vertu et de ton amitié me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage. Réfléchis que j'en suis arrivé à ce point de ne pouvoir guérir seul, et que si tu me forces à recourir à un autre, je publie moi-même mon extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui découvrir notre intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un badinage. Tu as donc bien peu de chose à faire pour me donner satisfaction; car si après un premier effort tu éprouves de la résistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en repos pour jamais.

Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet étrange rôle, se promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui dit-il, de vous confier à un autre; je me charge de l'entreprise, et mon amitié ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui eût accordé une insigne faveur, et il exigea que dès le jour suivant commençât l'exécution de ce beau dessein. Il promit à Lothaire de lui fournir le moyen d'entretenir Camille tête à tête; il arrêta le plan des sérénades qu'il voulait que son ami donnât à sa femme, s'offrant de composer lui-même les vers à sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et des bijoux pour les offrir quand il le jugerait à propos. Lothaire consentit à tout pour contenter un homme si déraisonnable, et ils retournèrent près de Camille, qui était déjà inquiète de voir son mari rentrer plus tard que de coutume. Après quelques propos indifférents, Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait faite, mais se retira fort contrarié de s'être chargé d'une si extravagante affaire.

Ayant passé la nuit à songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla, dès le lendemain, dîner chez Anselme, et Camille, comme à l'ordinaire, lui fit très-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait à son mari. Le repas achevé, Anselme prétexta une affaire pour quelques heures, priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie à sa femme. Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs instances furent inutiles; car, après avoir engagé son ami à l'attendre, parce que, disait-il, il avait à son retour quelque chose d'important à lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire pour conjurer le péril où il se trouvait, il feignit d'être accablé par le sommeil, et, après quelques excuses adressées à Camille, il se laissa aller sur un fauteuil, où il fit semblant de dormir. Anselme revint bientôt après; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire endormi, il pensa, malgré tout, que son ami avait parlé, et il attendit son réveil pour sortir avec lui et l'interroger.

Lothaire lui dit qu'il avait jugé inconvenant de se découvrir dès la première entrevue; qu'il s'était contenté de parler à Camille de sa beauté, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il ne la disposât à l'écouter une autre fois. Ce commencement satisfit le malheureux époux, qui promit à son ami de lui ménager souvent semblable occasion.