Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Lothaire adressât une seule parole à Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses avances étaient repoussées et qu'elle l'avait même menacé de tout révéler à son époux s'il ne chassait pas ces mauvaises pensées. Mais Anselme n'était pas homme à en rester là. Camille a résisté à des paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre quelque chose de plus réel: je te remettrai demain deux mille écus d'or que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des pierreries; il n'y a rien que les femmes, même les plus chastes, aiment autant que la parure; si Camille résiste à cette séduction, je n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commencé, dit Lothaire, je poursuivrai l'épreuve; mais sois bien assuré que tous mes efforts seront vains.
Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille écus d'or entre les mains de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois Lothaire se promit de continuer à lui dire que la vertu de Camille était inébranlable; que ses présents ne l'avaient pas plus émue que ses discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine à force de persécutions. Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'Anselme ayant un jour laissé comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme, s'enferma dans une chambre voisine, d'où il pouvait par le trou de la serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, après les avoir observés pendant près d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que les réponses de Camille étaient supposées. Pour s'en assurer il entra dans la chambre, et ayant pris Lothaire à part, il lui demanda quelles nouvelles il avait à lui donner et de quelle humeur s'était montrée Camille. Lothaire répondit qu'il voulait en rester là, parce qu'elle venait de le traiter avec tant de dureté et d'aigreur, qu'il ne se sentait plus le courage de lui adresser désormais la parole. Ah! Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc là ce que tu m'avais promis, et ce que je devais attendre de ton amitié? J'ai fort bien vu que tu n'as pas parlé à Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies trompé en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ôter par la ruse les moyens de satisfaire mon désir?
Piqué d'être pris en flagrant délit de mensonge, Lothaire ne songea qu'à apaiser son ami au lieu de chercher à le guérir, et il lui promit d'employer à l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction. Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il résolut d'aller passer huit jours à la campagne, où il prit soin de se faire inviter par un de ses amis, afin d'avoir auprès de Camille un prétexte de s'éloigner.
Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu travailles contre toi-même, que tu trames ton déshonneur, que tu prépares ta perte? Ton épouse est vertueuse: tu la possèdes en paix, personne ne te cause d'alarmes; ses pensées et ses désirs n'ont jamais franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre, l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se règle sa volonté; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu te tortures à chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas.
Dès le lendemain Anselme partit pour la campagne, après avoir prévenu Camille que Lothaire viendrait dîner avec elle, qu'il veillerait à tout en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-même. Cet ordre contraria Camille non moins que le départ de son mari: aussi témoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la bienséance s'opposait à ce que Lothaire vînt si familièrement pendant son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'expérience, et vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance. Anselme répliqua avec autorité qu'il le voulait ainsi, et partit sur-le-champ.
Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il reçut un honnête et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en tête à tête avec lui, l'épouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille appelée Léonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours, Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui fût aisé de parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est vrai que Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours de bonne heure, afin d'être à ses côtés; mais cette fille, qui avait bien d'autres affaires en tête, ne se souciait guère des ordres de sa maîtresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita pas de l'occasion, soit qu'il voulût encore abuser son ami, soit qu'il ne pût se résoudre à se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de douceur et de bonté, et dont le maintien était si modeste et si grave, qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect.
Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent à la fin un effet opposé à son intention, car si la langue se taisait, l'imagination n'était pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille qu'avec indifférence, peu à peu il commença à la contempler avec admiration, et bientôt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en détacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait déjà fait bien des progrès quand lui-même s'en aperçut. Que ne se dit-il point lorsqu'il vint à se reconnaître et à s'interroger, et quels combats ne se livrèrent pas dans son cœur cet amour naissant et la sincère amitié qu'il portait à Anselme! Il se repentit mille fois de sa fatale complaisance, et il était à tout moment tenté de prendre la fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il n'avait pas la force de s'éloigner. Lutte inutile! la beauté, la modestie, les rares qualités de cette femme, et sans doute aussi le destin qui voulait châtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher de la loyauté de Lothaire. Il crut qu'une résistance de plusieurs jours, mêlée de perpétuels combats, suffisait pour le dégager des devoirs de l'amitié; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable personne du monde, il franchit ce dernier pas et découvrit à Camille la violence de sa passion. A cette révélation inattendue, l'épouse d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et rentra dans sa chambre sans répondre un seul mot. Mais ce froid dédain ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime augmentant encore l'amour, il résolut de poursuivre son dessein. Cependant Camille, après avoir réfléchi au parti qu'elle devait prendre, jugea que le meilleur était de ne plus donner occasion à Lothaire de l'entretenir, et, dès le soir même, elle envoya un de ses gens à Anselme, avec un billet ainsi conçu: