Il examina ainsi toutes les autres figures, mettant le prix à chacune, prix que les juges réglèrent, à la satisfaction des parties, à la somme de quarante réaux et trois quarts payés sur-le-champ par Sancho. Maître Pierre demanda encore deux réaux pour la peine qu'il aurait à rattraper son singe.
Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, et plus s'il le faut, pour le satisfaire; mais j'en donnerais volontiers deux cents autres, ajouta-t-il, à qui m'assurerait que don Galiferos et Mélisandre sont maintenant en France, dans le sein de leur famille.
Personne ne pourra le dire mieux que mon singe, repartit maître Pierre; mais le diable ne le rattraperait pas, effarouché comme il l'est; j'espère pourtant que la faim, jointe à l'attachement qu'il a pour moi, le feront revenir cette nuit. Au reste, demain il fera jour, et nous verrons.
Enfin, la tempête apaisée, toute la compagnie soupa aux dépens de don Quichotte. L'homme aux hallebardes partit de grand matin; et dès qu'il fut jour, le guide et le page allèrent prendre congé de notre héros, l'un pour s'en retourner dans son pays, l'autre pour continuer son voyage. Don Quichotte donna une douzaine de réaux au page, et, après quelques judicieux conseils touchant la carrière qu'il allait suivre, il l'embrassa et le laissa partir. Quant à maître Pierre, bien instruit de l'humeur du chevalier, il ne voulut rien avoir de plus à démêler avec lui; ayant donc rattrapé son singe et ramassé les débris de son théâtre, il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla, de son côté, chercher les aventures. Don Quichotte fit payer largement l'hôtelier, et, le laissant non moins surpris de ses extravagances que de sa libéralité, il monta à cheval vers huit heures du matin, et se mit en route.
Nous le laisserons cheminer, afin de donner à loisir plusieurs explications nécessaires à l'intelligence de cette histoire.
CHAPITRE XXVII
OU L'ON APPREND CE QU'ÉTAIENT MAITRE PIERRE ET SON SINGE, AVEC LE FAMEUX SUCCÈS QU'EUT DON QUICHOTTE DANS L'AVENTURE DU BRAIMENT, QU'IL NE TERMINA PAS COMME IL L'AVAIT PENSÉ
Cid Hamed Ben-Engeli, l'auteur de cette grande histoire, commence le présent chapitre par ces paroles: Je jure comme chrétien catholique, etc., etc. Sur quoi le traducteur fait observer qu'en jurant comme chrétien catholique, tandis qu'il était More (et sans aucun doute il l'était), cid Hamed n'a voulu dire autre chose, sinon que comme le chrétien catholique promet, quand il jure, de dire la vérité, de même il promet de la dire en ce qui concerne don Quichotte, principalement en expliquant ce qu'étaient maître Pierre et son singe, dont les divinations faisaient l'admiration de toute la contrée. Il dit donc que ceux qui ont lu la première partie de cette histoire se rappelleront sans doute un certain Ginez de Passamont, auquel don Quichotte rendit la liberté ainsi qu'à d'autres forçats qu'on menait aux galères; bienfait dont ces gens de mauvaise vie le récompensèrent d'une si étrange manière. Ce Ginez de Passamont, que don Quichotte appelait don Ginesille de Parapilla, déroba, on se le rappelle, le grison de Sancho dans la Sierra Morena; et parce qu'il n'a point été dit alors de quelle manière eut lieu ce larcin, l'imprimeur ayant supprimé cinq ou six lignes qui l'expliquent, on a généralement attribué à l'auteur ce qui n'était qu'une omission de l'imprimerie. Voici comment le fait arriva.
Pendant que Sancho dormait d'un profond sommeil sur son âne, Ginez employa le même artifice dont Brunel avait fait usage devant la forteresse d'Albraque, pour voler le cheval de Sacripant, et lui tira son grison d'entre les jambes après avoir placé sous le bât quatre pieux appuyés contre terre; depuis, Sancho retrouva son âne, ainsi que nous l'avons raconté. Ce Ginez, craignant d'être repris par la justice qui le recherchait pour ses prouesses (le nombre en était si grand qu'il en composa lui-même un gros volume), s'appliqua un emplâtre sur l'œil, et, ainsi déguisé, résolut de passer au royaume d'Aragon comme joueur de marionnettes, car en pareille matière et pour les tours de gobelets il était maître achevé. Chemin faisant, il acheta de quelques chrétiens qui revenaient de Barbarie le singe dont nous avons parlé, auquel il apprit, à certain signal, à lui sauter sur l'épaule et à paraître lui marmotter quelque chose à l'oreille. Son plan arrêté, notre homme, avant d'entrer dans un village, s'informait avec soin aux environs des particularités survenues dans cet endroit et des gens qu'elles concernaient. Cela logé dans sa mémoire, la première chose qu'il faisait en arrivant, c'était de dresser son théâtre, lequel représentait tantôt une histoire, tantôt une autre, mais toutes agréables et divertissantes. La représentation finie, il annonçait le talent de son singe, qui connaissait, disait-il, le passé et le présent, mais ne se mêlait point de l'avenir; pour chaque question il prenait deux réaux, et faisait meilleur marché à quelques-uns, après avoir tâté le pouls aux curieux. Souvent, quand il se trouvait avec des gens dont il savait bien l'histoire, encore qu'on ne lui adressât point de demande, il faisait à son singe le signal accoutumé, disait qu'il venait de lui révéler telle ou telle chose, et comme cela concordait presque toujours avec ce qui était arrivé, il s'était acquis un crédit incroyable parmi le peuple. S'il n'était pas bien informé, il y suppléait avec adresse, faisant une réponse ambiguë qui avait rapport à la demande; mais comme la plupart des gens n'y voyaient que du feu, il se moquait de tout le monde, et remplissait ainsi son escarcelle. En entrant dans l'hôtellerie, il reconnut de suite don Quichotte et Sancho, et il lui fut facile, on le pense bien, de les étonner, ainsi que tous ceux qui étaient présents. Cependant il lui en aurait coûté cher, si notre chevalier eût un peu plus baissé le bras quand il fit sauter la tête au roi Marsile et détruisit toute sa cavalerie, comme nous l'avons dit au chapitre précédent.
Mais revenons à don Quichotte. En quittant l'hôtellerie, le héros de la Manche résolut d'aller visiter les beaux rivages de l'Èbre et les lieux environnants, avant de gagner Saragosse, l'époque des joutes annoncées dans cette ville étant encore assez éloignée. Il marcha ainsi deux jours entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être raconté. Le troisième jour, comme il gravissait une petite colline, il entendit un grand bruit de tambours et de trompettes. Il crut d'abord que c'était quelque troupe de soldats, et poussa Rossinante de ce côté; mais arrivé au sommet de la colline, il aperçut à l'autre extrémité de la plaine plus de deux cents hommes armés de lances, pertuisanes, arbalètes, piques, avec quelques arquebuses et un bon nombre de rondaches. Il descendit la côte et s'approcha assez du bataillon pour pouvoir distinguer des bannières avec leurs couleurs et leurs devises, parmi lesquelles une entre autres en satin blanc représentait un âne peint au naturel, le cou tendu, le nez en l'air, la bouche béante, la langue allongée, comme s'il eût été prêt à braire; autour étaient écrits ces mots: «Ce n'est pas pour rien que nos alcades se sont mis à braire.»