Don Quichotte comprit par là que ces gens armés appartenaient au village du braiment, et il le dit à Sancho, tout en lui faisant remarquer que l'homme dont ils tenaient l'histoire s'était sans doute trompé, puisqu'il n'avait parlé que de régidors, tandis que la bannière mettait en scène des alcades.
Il ne faut pas y regarder de si près, seigneur, répondit Sancho; ces régidors sont peut-être devenus alcades par la suite des temps; et puis, que ce soient des régidors ou des alcades, qu'est-ce que cela fait, s'ils se sont mis de même à braire? Il n'est pas plus étonnant d'entendre braire un alcade qu'un régidor.
Bref, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s'étaient mis en campagne pour combattre les habitants d'un autre village, qui les raillaient plus que de raison. Don Quichotte s'approcha, malgré les conseils de Sancho, qui avait peu de goût pour de semblables rencontres, et les gens du bataillon l'accueillirent, croyant que c'était quelqu'un de leur parti. Quant à lui, haussant sa visière, il poussa jusqu'à l'étendard, et là il fut entouré par les principaux de la troupe, lesquels demeurèrent plus qu'étonnés de son étrange figure.
Don Quichotte les voyant attentifs à le considérer sans lui adresser la parole, voulut profiter de leur silence et leur parla en ces termes: Braves seigneurs, je vous supplie de ne point interrompre le discours que je vais vous adresser, à moins que vous ne le trouviez ennuyeux, car, dans ce cas, au moindre signe, je mettrai un frein à ma langue et un bâillon à ma bouche. Tous répondirent qu'il pouvait parler, et qu'ils l'écouteraient de bon cœur; notre héros continua donc de la sorte: Mes chers amis, je suis chevalier errant; ma profession est celle des armes et me fait un devoir de protéger ceux qui en ont besoin. Depuis plusieurs jours je connais votre disgrâce et la cause qui vous rassemble pour tirer vengeance de vos ennemis. Après avoir bien réfléchi sur votre affaire, et consulté les lois sur le duel, j'ai conclu que vous avez tort de vous tenir pour offensés, et en voici la raison: un seul homme ne peut, selon moi, offenser une commune entière, si ce n'est pourtant en l'accusant de trahison en général, comme nous en avons un exemple dans don Diego Ordugnez de Lara, qui défia tous les habitants de Zamora[100], ignorant que c'était le seul Vellidos Dolfos qui avait tué le roi son maître. Or, cette accusation et ce défi les offensant également, la vengeance en appartenait à tous en général et à chacun en particulier. Dans cette occasion, néanmoins, le seigneur don Diego s'emporta outre mesure, et dépassa de beaucoup les limites du défi, car il n'y avait aucun motif pour y comprendre avec les vivants, les morts, l'eau, le pain, les enfants à naître, et tant d'autres particularités dont son cartel contient l'énumération; mais lorsque la colère a débordé et s'est emparée d'un homme, aucun frein n'est capable de le retenir.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une république, un royaume, une province, une ville, une commune entière, il est manifeste que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants de Valladolid, de Tolède ou de Madrid, se battaient à tout propos avec ceux qui les appellent Cazalleros[101], Auberginois, Baleinaux, et si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient à tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cités fussent toujours prêtes à prendre les armes à la moindre provocation! Non, non, que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre circonstances dans lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'épée. Ces quatre circonstances les voici: la première, c'est la défense de la foi catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin; la troisième, la conservation de leur honneur, de leur famille et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste; et si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'il faudrait placer en seconde ligne, c'est la défense de la patrie. Mais recourir aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui ne sont pas de véritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous ordonne de faire du bien à nos ennemis, et d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement, je le sais, paraît quelque peu difficile à accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui sont moins à Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon l'esprit; car Jésus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre législateur, que son joug était doux et son fardeau léger; il n'a donc pu nous prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont obligées, par les lois divines et humaines, à calmer leurs ressentiments et à déposer leurs armes.
Que je meure à l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien maître-là n'est pas théologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble comme un œuf ressemble à un autre œuf.