En entendant ces paroles et cette musique, notre héros éprouva un ravissement inexprimable, car se rappelant aussitôt ce qu'il avait lu dans ses livres, il s'imagina que c'était quelque femme de la duchesse éprise d'amour pour lui, que la pudeur forçait à cacher sa passion. Après s'être recommandé avec dévotion à sa Dulcinée, et avoir fait en son cœur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se décida à écouter; bien plus, afin d'indiquer qu'il était là, il feignit d'éternuer, ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un désir, celui d'être entendues de don Quichotte.

Altisidore ayant accordé son luth, chanta cette romance:

Toi qui du soir jusqu'au matin,
Dans ton lit à jambe étendue,
Dors, quand pleine de chagrin
Je fais ici le pied de grue!

Écoute le chant ennuyeux
D'une triste et dolente dame
A qui le feu de tes beaux yeux
A consumé le corps et l'âme.

Sais-tu que par monts et par vaux
Courant après les aventures,
Tu viens nous causer tous les maux
Sans jamais guérir nos blessures?

Dis-moi, courage de lion,
Quel monstre t'a donné la vie?
Es-tu né sous le Scorpion
Ou dans les sables de Libye?

Un serpent t'a-t-il enfanté?
Quelque dragon fut-il ton père?
Une ourse t'a-t-elle allaité,
Ou le sein de quelque panthère?

Dulcinée, comment donc fis-tu
Pour vaincre ce tigre sauvage?
Si j'avais pareille vertu,
Je n'en voudrais pas davantage.

Mon cœur, tu fais bien du chemin!
Arrête un désir téméraire:
Crois-tu que ce héros divin
Ait été formé pour te plaire?

Si tu voulais, mon Adonis,
Avoir pitié de ta captive,
J'ai mille choses de grand prix,
Que je t'offrirais morte ou vive.