Je suis aussi droite qu'un jonc.
Et plus vermeille que l'Aurore;
Mes cheveux, d'une aune de long,
Sont d'argent, et plus beaux encore.

Mes yeux ressemblent au corail,
Aussi bien qu'à l'azur ma bouche,
Et mes dents sont d'un pur émail
Où l'on a mis d'ambre une couche.

Le ciel m'a fait mille autres dons,
Que je tais; mais à ma requête
Prête l'oreille, et je réponds
Qu'Altisidore est ta conquête[114].

Ici s'arrêta le chant de l'amoureuse Altisidore et commença l'effroi du trop courtisé chevalier, qui, poussant un grand soupir, se dit à lui-même: Faut-il que je sois si malheureux qu'il n'y ait pas un cœur de femme que je n'embrase à la première vue? Qu'as-tu donc fait au ciel, sans pareille Dulcinée, pour te voir sans cesse troublée dans la possession de ma constance et de ma foi? Que lui voulez-vous, reines? qu'avez-vous à lui reprocher, impératrices? et vous, jeunes filles, pourquoi la poursuivre ainsi? Laissez-la, laissez-la s'enorgueillir et triompher du destin que lui a fait l'amour, en soumettant mon âme à ses lois. Songez-y bien, troupe amoureuse, je suis de cire molle pour la seule Dulcinée, de marbre et de bronze pour toutes les autres. Dulcinée est la seule belle, la seule chaste, la seule discrète, la seule noble, la seule digne d'être aimée; chez les autres, je ne vois que laideur, sottise, dévergondage et basse origine. C'est pour elle seule que le ciel m'a fait naître. Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse de vains désirs ou meure de désespoir, c'est à Dulcinée que je dois appartenir, en dépit de tous les enchantements du monde.

Là-dessus, don Quichotte ferma brusquement sa fenêtre et alla se jeter sur son lit. Nous l'y laisserons reposer, car ailleurs nous appelle le grand Sancho, qui va débuter dans le gouvernement de son île.


CHAPITRE XLV
COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIÈRE DONT IL GOUVERNA

O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hémisphère, flambeau du beau monde, œil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches à rafraîchir[115]; Phœbus par ici, Tymbrius par là, archer d'un côté, médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui tous les jours te lèves et ne te couches jamais, c'est à toi que je m'adresse, ô Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin que tu illumines l'obscurité de mon esprit, et que tu me donnes la force de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car sans toi je me sens troublé, faible, abattu.

Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortége, arriva bientôt dans un bourg d'environ mille habitants, qui était un des meilleurs de la dépendance du duc. On lui dit que c'était l'île Barataria, soit que le bourg s'appelât Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en coûtait le gouvernement, barato, signifiant bon marché. Sitôt qu'il fut arrivé aux portes du bourg, qui était entouré de bonnes murailles, les notables sortirent à sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de l'allégresse générale on le conduisit en grande pompe à la cathédrale; puis, après avoir rendu grâces à Dieu, on lui présenta les clefs, et on l'installa comme gouverneur perpétuel de l'île Barataria. Le costume, la barbe, la taille épaisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent tout le monde, ceux qui n'étaient pas dans la confidence, comme ceux qui avaient le mot de l'énigme. Bref, au sortir de l'église, on le mena dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain, le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne coutume dans cette île que celui qui vient en prendre possession soit tenu, pour mettre en lumière la solidité de son jugement, de résoudre une question difficile, afin que, par sa réponse, le peuple sache s'il a lieu de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.