Sancho y consentit, et Ricote ayant parlé à ses compagnons, tous s'enfoncèrent dans le bois qui était en vue, s'éloignant ainsi de la grand'route. Arrivés là, ils se débarrassèrent de leurs bourdons, de leurs mantelets, et restèrent en justaucorps. Ils étaient jeunes, enjoués et de bonne mine, hormis Ricote qui était déjà avancé en âge; chacun d'eux portait une besace bien pourvue, au moins de ces viandes qui appellent la soif de deux lieues. Ils s'assirent sur l'herbe, qui leur servit de nappe, et tous alors fournissant ce qu'ils portaient dans leur bissac, la place se trouva en un clin d'œil couverte de pain, de noix, de fromage et de quelques os où il restait encore à ronger, sans compter une espèce de saucisson appelé cavial, composé de ces œufs d'esturgeon, grands provocateurs de l'appétit. Il s'y trouva aussi des olives en quantité, lesquelles, quoiqu'un peu sèches, ne laissaient pas d'être de bon goût. Mais ce qui fit ouvrir les yeux à Sancho, c'étaient six grandes outres de vin, chacun ayant fourni la sienne, sans compter celle de Ricote qui seule valait toutes les autres ensemble. Enfin nos gens se mirent à manger, mais lentement et en savourant chaque morceau. Puis tout à coup, levant les bras et les outres en l'air, le goulot sur la bouche et les yeux fixés au ciel, comme s'ils y avaient pris leurs points de mire, ils restèrent tous un bon quart d'heure à transvaser le vin dans leur estomac. Sancho admirait cette harmonie muette, et ne pensait déjà plus au gouvernement qu'il venait de quitter. Afin de se mettre à l'unisson, il pria Ricote de lui prêter son outre, et l'ayant embouchée, il fit voir qu'il ne manquait pour cet exercice ni de méthode ni d'haleine.
De temps en temps, un des pèlerins prenant la main de Sancho, lui disait: Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno; et Sancho répondait: Bon compagno jura di; puis il éclatait de rire, mettant en oubli sa mésaventure; en effet, sur le temps où l'on est occupé à manger ou à boire, les soucis n'ont guère de prise. Quatre fois nos gens recommencèrent à jouer de leurs musettes, mais à la cinquième fois elles se désenflèrent si bien, qu'il n'y eut plus moyen d'en rien tirer: toutefois, si le vin fit défaut, le sommeil ne leur manqua pas, car ils s'endormirent sur la place. Ricote et Sancho, se trouvant plus éveillés, pour avoir moins bu, laissèrent dormir leurs compagnons, et allèrent s'asseoir au pied d'un hêtre, où le pèlerin, quittant sa langue maternelle pour s'exprimer en bon castillan, parla de la sorte:
Tu n'as pas oublié, ami Sancho, quelle terreur s'empara des nôtres quand le roi fit publier son édit contre les Mores; je fus si alarmé moi-même, que craignant de ne pouvoir quitter l'Espagne assez tôt, je me voyais déjà traîner au supplice avec mes enfants. Toutefois, ne trouvant pas que nous fissions sagement de fuir avec tant de hâte, je résolus de laisser ma famille dans notre village, et d'aller seul chercher quelque endroit où je pusse la mettre en sûreté. Je m'étais bien aperçu, ainsi que les plus habiles de notre nation, que cet édit n'était pas une vaine menace, mais une résolution arrêtée. En effet, connaissant les mauvaises intentions de beaucoup d'entre nous, intentions qu'ils ne cachaient pas, je restai convaincu que Dieu seul avait pu mettre dans l'esprit du roi une résolution si soudaine et si rigoureuse. Non pas que nous fussions tous coupables: car parmi nous, il se trouvait des chrétiens sincères, mais en si petit nombre qu'à parler franchement, souffrir tant d'ennemis dans le royaume, c'était nourrir un serpent dans son sein. Quoi qu'il en soit, le bannissement, trop doux pour quelques-uns, fut trop sévère pour ceux qui, non plus que moi, n'avaient pas de mauvais desseins. Depuis cette époque, dans quelque endroit que nous portions nos pas, nous regrettons toujours l'Espagne, notre berceau, ne trouvant point ailleurs le repos que nous espérions. Nous avions cru qu'en Barbarie et en Afrique on nous recevrait à bras ouverts, mais c'est là qu'on nous méprise et qu'on nous maltraite le plus. Hélas! nous n'avons connu notre bonheur qu'après l'avoir perdu; aussi notre désir de revoir l'Espagne est si grand, que la plupart d'entre nous, qui en savent fort bien la langue, n'ont pas craint d'abandonner femme et enfants pour y revenir.
Je quittai donc notre village, et je partis pour la France avec quelques-uns des nôtres; quoique nous y fussions bien reçus, le désir me prit d'aller plus loin. Je passai en Italie, et de là en Allemagne, où il me sembla qu'on vivait avec encore plus de sécurité, car presque partout il y a une grande liberté de conscience. Je m'assurai d'une maison proche d'Augsbourg, et m'associai à ces pèlerins qui ont coutume de venir visiter les sanctuaires de l'Espagne, visite qui pour eux vaut les mines du Pérou. Chaque année, ils la parcourent tout entière, et il n'y a point de village qu'ils ne quittent repus jusqu'à la gorge, et emportant un bon sac d'argent. Cet argent ils ont soin de l'échanger contre de l'or, dont ils remplissent le creux de leurs bourdons, ou bien ils le cousent dans les plis de leurs mantelets; puis, à force d'industrie, ils parviennent à sortir d'Espagne avec leur butin, malgré la rigoureuse surveillance des gardiens des passages. Aujourd'hui, ami Sancho, mon intention est de reprendre l'argent que j'ai enfoui avant de partir; et comme c'est hors de notre village, je pourrai le faire sans péril, après quoi j'irai de Valence à Alger rejoindre ma femme et ma fille. De là, nous repasserons en France, d'où je les emmènerai en Allemagne, en attendant ce que Dieu voudra faire de nous; car enfin je suis certain que ma femme et ma fille sont bonnes catholiques; quant à moi, quoique je ne le sois pas autant, je suis plus chrétien que More, et tous les jours je prie Dieu de m'ouvrir les yeux davantage, et de m'apprendre comment il veut que je le serve. Mais ce qui m'étonne le plus, Sancho, c'est que ma femme ait mieux aimé aller vivre en Barbarie qu'en France, où elle et sa fille pourraient librement pratiquer leur religion.
Oh! cela n'a pas dépendu d'elles, dit Sancho, c'est Jean Tiopevo, ton beau-frère, qui les a emmenées: et comme c'est un vrai More, il n'a songé qu'à ce qui l'accommodait le mieux. Mais veux-tu que je te dise, Ricote: je suis certain que tu irais en vain chercher ton trésor, tu ne le trouveras plus, car nous avons su qu'on avait pris à ton beau-frère et à ta femme des perles et beaucoup d'argent qu'ils allaient faire enregistrer.
Cela peut être, répliqua Ricote, mais je suis bien certain qu'ils n'ont point touché à mon trésor, n'ayant confié le secret à personne, de crainte de malheur. Si tu veux venir avec moi et m'aider à l'emporter, je te promets deux cents écus: cet argent pourra te mettre à l'aise, car je sais, mon ami, que tu n'es pas bien riche.
Je le ferais volontiers, repartit Sancho, mais je ne suis point aussi intéressé que tu pourrais le croire. Si j'aimais la richesse, je n'aurais pas quitté ce matin un office où je pouvais faire d'or les murs de ma maison, et avant qu'il fût six mois manger dans des plats d'argent. Et pour cette raison, comme aussi parce que ce serait trahir le roi notre maître, que d'aider ses ennemis, je n'irais pas avec toi, quand au lieu de deux cents écus tu m'en offrirais le double.
Quel office as-tu donc quitté? demanda Ricote.
J'ai quitté le gouvernement d'une île, mais d'une île, vois-tu, qui n'a pas sa pareille à un quart de lieue à la ronde, répondit Sancho.