Et où est-elle située, cette île? continua Ricote.
Où elle est? A deux lieues d'ici, répliqua Sancho, et elle s'appelle l'île de Barataria.
Que dis-tu là, reprit Ricote; est-ce qu'il y a des îles en terre ferme?
Pourquoi non? reprit Sancho. Je te dis, mon ami, que j'en suis parti ce matin, et qu'hier encore je la gouvernais à ma fantaisie; malgré tout, je l'ai quittée, parce qu'il m'est avis que l'office de gouverneur est dangereux.
Et qu'as-tu gagné dans ton gouvernement? demanda Ricote.
Ce que j'y ai gagné? répondit Sancho; par ma foi, j'y ai gagné d'apprendre que je ne suis pas bon à être gouverneur, si ce n'est d'un troupeau de chèvres, et que les richesses amassées dans les gouvernements coûtent le repos et le sommeil, voire même le boire et le manger. Dans les îles, il faut que les gouverneurs ne mangent presque rien, surtout s'ils ont des médecins qui prennent soin de leur santé.
Je ne sais ce que tu veux dire, répliqua Ricote. Hé! qui diable pouvait s'aviser de te donner une île à gouverner? manque-t-il d'habiles gens au monde, qu'il faille prendre des paysans pour en faire des gouverneurs? Tu rêves, mon pauvre ami. Vois seulement si tu veux venir avec moi pour m'aider à emporter mon trésor. Je t'assure qu'il en mérite bien le nom, et je te donnerai ce que je t'ai promis.
Je t'ai déjà dit que je ne le veux pas, répondit Sancho; mais sois sûr de n'être pas dénoncé par moi. Adieu; continue ton chemin, et laisse-m'en faire autant: si le bien gagné honnêtement se perd quelquefois, à plus forte raison le bien mal acquis doit-il se perdre avec son maître.
Je n'insiste pas, reprit Ricote, mais tu ne sais pas ce que tu refuses. Dis-moi, étais-tu dans le village quand mon beau-frère emmena ma femme et ma fille?
Vraiment oui, j'y étais, répondit Sancho, et tout le monde trouvait ta fille si belle, qu'on sortait en foule pour la voir: chacun la suivait des yeux, disant que c'était la plus jolie fille d'Espagne. La pauvre créature pleurait en embrassant ses amies, les priant de la recommander à Dieu et à sa sainte mère. Elle nous faisait pitié, tant elle était triste, et je ne pus m'empêcher de pleurer, moi qui ne suis pas un grand pleurard. Bien des gens voulaient la cacher; d'autres, s'ils n'eussent pas craint l'édit de Sa Majesté, de l'enlever par les chemins. Don Pedro Gregorio, ce jeune homme que tu connais, et qui est si riche, se démenait fort pour elle: il l'aimait beaucoup, à ce qu'on dit; aussi ne l'a-t-on plus revu depuis qu'elle est partie, et nous crûmes tous qu'il avait couru après elle pour l'enlever, mais on n'en a pas entendu parler jusqu'à cette heure.