La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin, Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (el Trato de Argel), les Mœurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer Numancia (la destruction de Numance). On applaudit dans Numancia le tableau des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de l'ancienne. «J'osai le premier dans Numancia, dit Cervantes, personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il, consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer les auteurs tombés.»

L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois, et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses comédies[143].

Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des approvisionnements pour cette immense armada, pour cette flotte invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres. Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre, sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît plus.

Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant traducteur de l'Aminte du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles: car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion.

Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon Freire de Lima, pour être envoyé à la Contaduria, trésorerie de Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste. Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son emploi.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville, jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche. La connaissance qu'il montre des localités et des mœurs de cette province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée la casa de Medrano (la maison de Medrano), comme l'endroit où Cervantes fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (hijo del entendimiento), et qu'il en écrivit les premières pages. Il fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de travail le berceau d'un livre tel que Don Quichotte.