En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce puissant dispensateur des grâces, cet Atlas, comme il l'appelle, du poids de cette monarchie. Là encore une déception l'attendait. Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.

Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du Don Quichotte: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége; mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture, qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la première partie de Don Quichotte parut (1605).

Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui lui a longtemps survécu.

Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de Don Quichotte. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient, Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant sous les traits du Misanthrope, de même le soldat mutilé de Lépante, l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de Galatée et de Numancia, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et, pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage, miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime bâtonné, si j'ose m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses misères, une œuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois railleur et sympathique, comédie aux cent actes divers, épopée burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit humain.

«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable; il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens.

La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait ni de grâce ni de style. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier une suite de Don Quichotte, dans laquelle il s'empare de l'idée du livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire impudent ajoutait l'insulte à l'ironie.

«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la seconde partie du Don Quichotte, au moins égale, sinon supérieure à la première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû oublier.»

Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco, sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.

La première partie du Don Quichotte avait été dédiée au duc de Bejar. En échange de l'oubli dont il sauvait ce désœuvré de noble sang, ainsi l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son cœur pour d'aussi maigres bienfaits.