Trois ans avant la publication de la seconde partie de Don Quichotte, Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires Novelas ejemplares, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur qui lui a valu de la part du célèbre auteur de Don Juan, Tirso de Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons ici; il avait 66 ans.
Il s'écria: «Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot» [(p. XV)].
PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MÊME.
«Cher lecteur,
«Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé, quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la Galatée, de Don Quichotte de la Manche, et d'autres œuvres qui courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.»
Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi paraître un petit poëme intitulé: le Voyage au Parnasse, dans lequel on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue, mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui, d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie ton manteau et assieds-toi dessus.—Hélas! Sire, répondis-je, faites attention que je n'ai pas de manteau.—Ton mérite sera ton manteau, me dit Apollon.—Je me tus, et je restai debout.»
On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche, et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède, le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la censure de la seconde partie du Don Quichotte:
«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la seconde partie du Don Quichotte dont je faisais l'examen. A peine le nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat, gentilhomme et pauvre.—«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor public?—Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant pauvre, il enrichisse par ses œuvres le monde entier.»