Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami.

Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de Persiles et Sigismonde, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.

«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria: Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fameux tout, ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie à ne pas lui répondre sur le même ton.—Seigneur, lui dis-je, vous vous trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira sans autre remède.—Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...»

Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril, après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de Persiles et Sigismonde au comte de Lemos, qui revenait d'Italie prendre la présidence du conseil:

A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO

COMTE DE LEMOS

«Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui commence par ces mots: Le pied dans l'étrier, me revient à la mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je puis la commencer à peu près dans les mêmes termes.

«Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce billet[150].