— En ce cas, reprit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent leur attention.»
À peine eut-elle ainsi parlé, que Cardénio et le barbier se placèrent à côté d'elle, désireux de voir comment la discrète Dorothée conterait sa feinte histoire; et Sancho fit de même, aussi abusé que son maître sur le compte de la princesse. Pour elle, après s'être bien affermie sur sa selle, après avoir toussé et pris les précautions d'un orateur à son début, elle commença de la sorte, avec beaucoup d'aisance et de grâce:
«Avant tout, mes seigneurs, je veux faire savoir à Vos Grâces qu'on m'appelle…»
Ici, elle hésita un moment, ne se souvenant plus du nom que le curé lui avait donné; mais celui-ci, comprenant d'où partait cette hésitation, vint à son aide et lui dit:
«Il n'est pas étrange, madame, que Votre Grandeur se trouble et s'embarrasse dans le récit de ses infortunes. C'est l'effet ordinaire du malheur d'ôter parfois la mémoire à ceux qu'il a frappés, tellement qu'ils oublient jusqu'à leurs propres noms, comme il vient d'arriver à Votre Seigneurie, qui semble ne plus se souvenir qu'elle s'appelle la princesse Micomicona, légitime héritière du grand royaume de Micomicon. Avec cette simple indication, Votre Grandeur peut maintenant rappeler à sa triste mémoire tout ce qu'il lui plaira de nous raconter.
— Ce que vous dites est bien vrai, répondit la damoiselle; mais je crois qu'il ne sera plus désormais nécessaire de me rien indiquer ni souffler, et que je mènerai à bon port ma véridique histoire. La voici donc:
«Le roi mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage, fut très-versé dans la science qu'on appelle magie. Il découvrit, à l'aide de son art, que ma mère, nommée la reine Xaramilla, devait mourir avant lui, et que lui-même, peu de temps après, passerait de cette vie dans l'autre, de sorte que je resterais orpheline de père et de mère. Il disait toutefois que cette pensée ne l'affligeait pas autant que de savoir, de science certaine, qu'un effroyable géant, seigneur d'une grande île qui touche presque à notre royaume, nommé Pantafilando de la Sombre-Vue (car il est avéré que, bien qu'il ait les yeux à leur place, et droits l'un et l'autre, il regarde toujours de travers, comme s'il était louche, ce qu'il fait par malice, pour faire peur à ceux qu'il regarde); mon père, dis-je, sut que ce géant, dès qu'il apprendrait que j'étais orpheline, devait venir fondre avec une grande armée sur mon royaume, et me l'enlever tout entier pièce à pièce, sans me laisser le moindre village où je pusse trouver asile; mais que je pourrais éviter ce malheur et cette ruine si je consentais à me marier avec lui. Du reste, mon père voyait bien que jamais je ne pourrais me résoudre à un mariage si disproportionné; et c'était bien la vérité qu'il annonçait: car jamais il ne m'est venu dans la pensée d'épouser ce géant, ni aucun autre, si grand et si colossal qu'il pût être. Mon père dit aussi qu'après qu'il serait mort, et que je verrais Pantafilando commencer à envahir mon royaume, je ne songeasse aucunement à me mettre en défense, ce qui serait courir à ma perte; mais que je lui abandonnasse librement la possession du royaume, si je voulais éviter la mort et la destruction totale de mes bons et fidèles vassaux, puisqu'il m'était impossible de résister à la force diabolique de ce géant. Il ajouta que je devais sur-le-champ prendre avec quelques-uns des miens le chemin des Espagnes, où je trouverais le remède à mes maux dans la personne d'un chevalier errant, dont la renommée s'étendrait alors dans tout ce royaume, et qui s'appellerait, si j'ai bonne mémoire, don Fricote, ou don Gigote…
— C'est don Quichotte qu'il aura dit, madame, interrompit en ce moment Sancho Panza, autrement dit le chevalier de la Triste- Figure.
— Justement, reprit Dorothée; il ajouta qu'il devait être haut de stature, sec de visage, et que, du côté droit, sous l'épaule gauche, ou près de là, il devait avoir une envie de couleur brune, avec quelques poils en manière de soies de sanglier.
— Approche ici, mon fils Sancho, dit aussitôt don Quichotte à son écuyer; viens m'aider à me déshabiller, car je veux voir si je suis le chevalier qu'annonce la prophétie de ce sage roi.