— Et pourquoi Votre Grâce veut-elle se déshabiller ainsi? demanda
Dorothée.

— Pour voir si j'ai bien cette envie dont votre père a parlé, répondit don Quichotte.

— Il n'est pas besoin de vous déshabiller pour cela, interrompit Sancho; je sais que Votre Grâce a justement une envie de cette espèce au beau milieu de l'épine du dos, ce qui est un signe de force dans l'homme.

— Cela suffit, reprit Dorothée; entre amis, il ne faut pas y regarder de si près. Qu'elle soit sur l'épaule, qu'elle soit sur l'échine, qu'elle soit où bon lui semble, qu'importe, pourvu que l'envie s'y trouve? après tout, c'est la même chair. Sans aucun doute, mon bon père a rencontré juste; et moi aussi, j'ai bien rencontré en m'adressant au seigneur don Quichotte, qui est celui dont mon père a parlé, car le signalement de son visage concorde avec celui de la grande renommée dont jouit ce chevalier, non- seulement en Espagne, mais dans toute la Manche. En effet, j'étais à peine débarquée à Osuna, que j'entendis raconter de lui tant de prouesses, qu'aussitôt le coeur me dit que c'était bien celui que je venais chercher.

— Mais comment Votre Grâce est-elle débarquée à Osuna, interrompit don Quichotte, puisque cette ville n'est pas un port de mer?»

Avant que Dorothée répondît, le curé prit la parole:

«Madame la princesse, dit-il, a sûrement voulu dire qu'après être débarquée à Malaga, le premier endroit où elle entendit raconter de vos nouvelles, ce fut Osuna.

— C'est bien cela que j'ai voulu dire, reprit Dorothée.

— Et maintenant rien n'est plus clair, ajouta le curé. Votre
Majesté peut poursuivre son récit.

— Je n'ai plus rien à poursuivre, répondit Dorothée, sinon qu'à la fin ç'a été une si bonne fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte, que déjà je me regarde et me tiens pour reine et maîtresse de tout mon royaume; car, dans sa courtoisie et sa munificence, il m'a octroyé le don de me suivre où il me plairait de le mener, ce qui ne sera pas ailleurs qu'en face de Pantafilando de la Sombre-Vue, pour qu'il lui ôte la vie et me fasse restituer ce que ce traître a usurpé contre tout droit et toute raison. Tout cela doit arriver au pied de la lettre, comme l'a prophétisé Tinacrio le Sage, mon bon père, lequel a également laissé par écrit, en lettres grecques ou chaldéennes (je n'y sais pas lire), que si le chevalier de la prophétie, après avoir coupé la tête au géant, voulait se marier avec moi, je devais, sans réplique, me livrer à lui pour sa légitime épouse, et lui donner la possession de mon royaume en même temps que celle de ma personne.