«Gît également près de lui Sancho Panza le nigaud, écuyer le plus fidèle que vit le métier d'écuyer.»
DU TIQUITOC, ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DULCINÉE DU TOBOSO
Épitaphe
«Ici repose Dulcinée, que, bien que fraîche et dodue, la laide et épouvantable mort a changée en poussière et en cendre.
«Elle naquit de chaste race et se donna quelques airs de grande dame; elle fut la flamme du grand don Quichotte, et la gloire de son village.»
Ces vers étaient les seuls qu'on pût lire. Les autres, dont l'écriture était rongée des vers, furent remis à un académicien pour qu'il les expliquât par conjectures. On croit savoir qu'il y est parvenu à force de veilles et de travail, et qu'il a l'intention de publier ces vers, dans l'espoir de la troisième sortie de don Quichotte.
Forse altri canterà con miglior plettro[321].
[1] Ces mots expliquent, à ce que je crois, le véritable sens du titre _l'Ingénieux hidalgo, _titre fort obscur, surtout en espagnol, où le mot _ingenioso _a plusieurs significations. Cervantès a probablement voulu faire entendre que don Quichotte était un personnage de son invention, un fils de son esprit (ingenio). [2] Il y a, dans l'original, _padrastro, _le masculin de marâtre. [3] Cette coutume, alors générale, était très-suivie en Espagne. Chaque livre débutait par une série d'éloges donnés à son auteur, et, presque toujours, le nombre de ces éloges était en proportion inverse du mérite de l'ouvrage. Ainsi, tandis que l'_Araucana _d'Alonzo de Ercilla n'avait que six pièces de poésie pour recommandations, le _Cancionero _de Lopez Maldonado en avait douze, le poëme des _Amantes de Teruel _de Juan Yaguë, seize, le _Viage Entretenido _d'Agustin de Rojas, vingt-quatre, et les _Rimas _de Lope de Vega, vingt-huit. C'est surtout contre ce dernier que sont dirigées les railleries de Cervantès, dans tout le cours de son prologue.
Au reste, la mode de ces ornements étrangers ne régnait pas moins en France : qu'on ouvre _la Henriade _et _la Loyssée _de Sébastien Garnier (Blois, 1594), ces deux chefs- d'oeuvre réimprimés à Paris en 1770, sans doute pour jouer pièce à Voltaire, on n'y trouvera pas moins de vingt-huit morceaux de poésie française et latine, par tous les beaux esprits de la Touraine, entre autres un merveilleux sonnet où l'on compare le premier chantre d'Henri IV à un bastion :
Muni, pour tout fossé, de profonde science… Qui pour mare a Maron, pour terrasse Térence. [4] Cervantès avait cinquante-sept ans et demi lorsqu'il publia la première partie du Don Quichotte. [5] Personnage proverbial, comme le Juif errant. Dans le moyen âge, on croyait que c'était un prince chrétien, à la fois roi et prêtre, qui régnait dans la partie orientale du Thibet, sur les confins de la Chine. Ce qui a peut-être donné naissance à cette croyance populaire, c'est qu'il y avait dans les Indes, à la fin du douzième siècle, un petit prince nestorien, dont les États furent engloutis dans l'empire de Gengis-Khan. [6] C'est ce qu'avait fait Lope de Vega dans son poëme El Isidro. [7] En effet, ce n'est point Horace, mais l'auteur anonyme des fables appelées _Ésopiques. (Canis et Lupus, _lib. III, fabula XIV.) [8] Ces vers ne se trouvent point parmi ceux qu'on appelle _Distiques de Caton; ils sont d'Ovide. (Tristes, _elegia VI.) [9] Don Antonio de Guévara, qui écrivit, dans une de ses _Lettres, _la Notable histoire de trois amoureuses. « Cette Lamia, dit-il, cette Layda et cette Flora furent les trois plus belles et plus fameuses courtisanes qui aient vécu, celles de qui le plus d'écrivains parlèrent, et pour qui le plus de princes se perdirent. » [10] Rabbin portugais, puis médecin à Venise, où il écrivit, à la fin du quinzième siècle, les _Dialoghi d'amore. _Montaigne dit aussi de cet auteur : « Mon page fait l'amour, et l'entend. Lisez-lui Léon Hébreu… On parle de lui, de ses pensées, de ses actions; et si, n'y entend rien. » (Livre III, chap. v.) [11] Cet ouvrage est justement le _Peregrino _ou l'_Isidro _de Lope de Vega, terminés l'un et l'autre par une table alphabétique des auteurs cités, et qui contient, dans le dernier de ces poëmes, jusqu'à cent cinquante-cinq noms. Un autre Espagnol, don José Pellicer de Salas, fit bien mieux encore dans la suite. Son livre, intitulé Lecciones solemnes a las obras de Don Luis de Gongora (1630), est précédé d'un _index _des écrivains cités par lui, par ordre alphabétique, et divisés en 74 classes, 2165 articles. [12] Il y a dans le texte _duelos y quebrantos ; _littéralement _des deuils et des brisures. _Les traducteurs, ne comprenant point ces mots, ont tous mis, les uns après les autres, _des oeufs au lard à la manière d'Espagne. En voici l'explication : il était d'usage, dans les bourgs de la Manche, que, chaque semaine, les bergers vinssent rendre compte à leurs maîtres de l'état de leurs troupeaux. Ils apportaient les pièces de bétail qui étaient mortes dans l'intervalle, et dont la chair désossée était employée en salaisons. Des abatis et des os brisés se faisait le pot-au-feu les samedis, car c'était alors la seule viande dont l'usage fût permis ce jour-là, par dispense, dans le royaume de Castille, depuis la bataille de Las Navas (1212). _On conçoit comment, de son origine et de sa forme, ce mets avait pris le nom de _duelos _y quebrantos. [13] Voici le titre littéral de ces livres : _La Chronique des très-vaillants chevaliers don Florisel de Niquéa, et le vigoureux Anaxartes, corrigée du style antique, selon que l'écrivit Zirphéa, reine d'Agines, par le noble chevalier Feliciano de Silva. - Saragosse, _1584. Par une rencontre singulière, cette _Chronique _était dédiée à un duc de Bejar, bisaïeul de celui à qui Cervantès dédia son Don Quichotte. [14] « Que j'achève par des inventions une histoire si estimée, ce serait une offense. Aussi la laisserai-je en cette partie, donnant licence à quiconque au pouvoir duquel l'autre partie tomberait, de la joindre à celle-ci, car j'ai grand désir de la voir. » _(Bélianis, _livre VI, chap. LXXV.) [15] Gradué à Sigüenza est une ironie. Du temps de Cervantès, on se moquait beaucoup des petites universités et de leurs élèves. Cristoval Suarez de Figueroa, dans son livre intitulé _el Pasagero, _fait dire à un maître d'école : « Pour ce qui est des degrés, tu trouveras bien quelque université champêtre, où ils disent d'une voix unanime : Accipiamus pecuniam, et mittamus asinum in patriam suam (Prenons l'argent, et renvoyons l'âne dans son pays). » [16] « Ô bastard ! répliqua Renaud à Roland, qui lui reprochait ses vols, ô fils de méchante femelle! tu mens en tout ce que tu as dit; car voler les païens d'Espagne ce n'est pas voler. Et moi seul, en dépit de quarante mille Mores et plus, je leur ai pris un Mahomet d'or, dont j'avais besoin pour payer mes soldats. » _(Miroir de chevalerie, _partie I, chap. XLVI.) [17] Ou Galadon, l'un des douze pairs de Charlemagne, surnommé _le Traître, pour avoir livré l'armée chrétienne aux Sarrasins, dans la gorge de Roncevaux. [18] Pietro Gonéla était le bouffon du duc Borso de Ferrare, qui vivait au quinzième siècle. Luigi Domenichi a fait un recueil de ses pasquinades. Un jour, ayant gagé que son cheval, vieux et étique, sauterait plus haut que celui de son maître, il le fit jeter du haut d'un balcon, et gagna le pari. - La citation latine est empruntée à Plaute (Aulularia, _acte III, scène VI). [19] Ce nom est un composé et un augmentatif de _rocin, petit cheval, bidet, haridelle. Cervantès a voulu faire, en outre, un jeu de mots. Le cheval qui était rosse auparavant (rocin-antes) est devenu la première rosse (ante-rocin)._ [20] _Quixote _signifie cuissard, armure de la cuisse; _quixada, _mâchoire, et _quesada, _tarte au fromage. Cervantès a choisi pour le nom de son héros cette pièce de l'armure, parce que la terminaison _ote _désigne ordinairement en espagnol des choses ridicules. [21] Quelquefois, en recevant la confirmation, on change le nom donné au baptême. [22] Allusion à un passage d'_Amadis, _lorsque Oriane lui ordonne de ne plus se présenter devant elle. (Livre II, chap. XLIV.) [23] En Espagne, on appelle port, _puerto, _un col, un passage dans les montagnes. [24] Je conserve, faute d'autre, le mot consacré d'hôtellerie ; mais il traduit bien mal celui de _venta. _On appelle ainsi ces misérables auberges isolées qui servent de station entre les bourgs trop éloignés, et dans lesquelles on ne trouve guère d'autre gîte qu'une écurie, d'autres provisions que de l'orge pour les mulets. [25] Vers d'un ancien romance :