Dans l'intervalle, don Quichotte prit fantaisie de parcourir la ville, mais à pied et sans équipage, craignant, s'il montait à cheval, d'être poursuivi par les petits garçons et les désoeuvrés. Il sortit avec Sancho et deux autres domestiques que lui donna don Antonio. Or, il arriva qu'en passant dans une rue, don Quichotte leva les yeux, et vit écrit sur une porte, en grandes lettres: _Ici on imprime des livres. _Cette rencontre le réjouit beaucoup; car il n'avait vu jusqu'alors aucune imprimerie, et il désirait fort savoir ce que c'était. Il entra avec tout son cortège, et vit composer par-ci, tirer par-là, corriger, mettre en formes, et finalement tous les procédés dont on use dans les grandes imprimeries. Don Quichotte s'approchait d'une casse, et demandait ce qu'on y faisait; l'ouvrier lui en rendait compte, le chevalier admirait et passait outre. Il s'approcha entre autres d'un compositeur, et lui demanda ce qu'il faisait.

«Seigneur, répondit l'ouvrier en lui désignant un homme de bonne mine et d'un air grave, ce gentilhomme que voilà a traduit un livre italien en notre langue castillane, et je suis à le composer pour le mettre sous presse.

— Quel titre a ce livre?» demanda don Quichotte.

Alors l'auteur, prenant la parole:

«Seigneur, dit-il, ce livre se nomme, en italien, le Bagatelle.

_— _Et que veut dire _le Bagatelle _en notre castillan? demanda don Quichotte.

— _Le Bagatelle, _reprit l'auteur, signifie les Bagatelles[310], et, bien que ce livre soit humble dans son titre, il renferme pourtant des choses fort bonnes et fort substantielles.

— Je sais quelque peu de la langue italienne, dit don Quichotte, et je me fais gloire de chanter quelques stances de l'Arioste. Mais dites-moi, seigneur (et je ne dis point cela pour passer examen de l'esprit de Votre Grâce, mais par simple curiosité), avez-vous trouvé dans votre original le mot pignata?

— Oui, plusieurs fois, répondit l'auteur.

— Et comment le traduisez-vous en castillan? demanda don
Quichotte.