La nuit était venue, et, avant d'arriver, ils crurent voir devant le village un ciel rempli d'innombrables étoiles resplendissantes. Ils entendirent également le son confus et suave de divers instruments, comme flûtes, tambourins, psaltérions, luths, musettes et tambours de basque.
En approchant, ils virent que les arbres d'une ramée qu'on avait élevée de mains d'homme à l'entrée du village étaient tout chargés de lampes d'illumination, que le vent n'éteignait pas, car il soufflait alors si doucement qu'il n'avait pas la force d'agiter les feuilles des arbres. Les musiciens étaient chargés des divertissements de la noce; ils parcouraient, en diverses quadrilles, cet agréable séjour, les uns dansant, et d'autres encore jouant des instruments qu'on vient de citer.
En somme, on aurait dit que, sur toute l'étendue de cette prairie, courait l'allégresse et sautait le contentement. Une foule d'autres hommes étaient occupés à construire des échafauds et des gradins, d'où l'on pût le lendemain voir commodément les représentations et les danses qui devaient se faire en cet endroit pour célébrer les noces du riche Camache et les obsèques de Basile.
Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quoiqu'il en fût prié par le bachelier et le laboureur. Il donna pour excuse, bien suffisante à son avis, que c'était la coutume des chevaliers errants de dormir dans les champs et les forêts plutôt que dans les habitations, fût-ce même sous des lambris dorés. Après cette réponse, il se détourna quelque peu du chemin, fort contre le gré de Sancho, auquel revint à la mémoire le bon gîte qu'il avait trouvé dans le château ou la maison de don Diego.
Chapitre XX
Où l'on raconte les noces de Camache le Riche, avec l'aventure de Basile le Pauvre
À peine la blanche aurore avait-elle fait place au brillant Phébus, pour qu'il séchât par de brûlants rayons les perles liquides de ses cheveux d'or, que don Quichotte, secouant la paresse de ses membres, se mit sur pied, et appela son écuyer Sancho, qui ronflait encore. En le voyant ainsi, les yeux fermés et la bouche ouverte, don Quichotte lui dit, avant de l'éveiller:
«Ô toi, bienheureux entre tous ceux qui vivent sur la face de la terre, puisque, sans porter envie et sans être envié, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi peu persécuté des enchanteurs que troublé des enchantements! Dors, répété-je et répéterai-je cent autres fois, toi qui n'as point à souffrir de l'insomnie continuelle d'une flamme jalouse, toi que n'éveille point le souci de payer des dettes qui sont échues, ni celui de fournir à la subsistance du lendemain pour toi et ta pauvre petite famille. Ni l'ambition ne t'agite, ni la vaine pompe du monde ne te tourmente, puisque les limites de tes désirs ne s'étendent pas au delà du soin de ton âne, car celui de ta personne est remis à ma charge comme un juste contrepoids qu'imposent aux seigneurs la nature et l'usage. Le valet dort, et le maître veille, pensant de quelle manière il pourra le nourrir, améliorer son sort et lui faire merci. Le chagrin de voir un ciel de bronze refuser à la terre la vivifiante rosée n'afflige point le serviteur, mais le maître, qui doit alimenter, dans la stérilité et la famine, celui qui l'a servi dans l'abondance et la fertilité.»
À tout cela, Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas éveillé de sitôt, si don Quichotte, avec le bout de sa lance, ne l'eût fait revenir à lui. Il s'éveilla enfin, en se frottant les yeux, en étendant les bras; puis, tournant le visage à droite et à gauche:
«Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, un fumet et une odeur bien plutôt de tranches de jambon frites que de thym et de serpolet. Sur mon âme, noces qui s'annoncent par de telles odeurs promettent d'être abondantes et généreuses.