— Tais-toi, glouton, dit don Quichotte, et lève-toi vite; nous irons assister à ce mariage, pour voir ce que fera le dédaigné Basile.
— Ma foi, répondit Sancho, qu'il fasse ce qu'il voudra. Pourquoi est-il pauvre? il aurait épousé Quitéria. Mais, quand on n'a pas un sou vaillant, faut-il vouloir se marier dans les nuages? En vérité, seigneur, moi je suis d'avis que le pauvre doit se contenter de ce qu'il trouve, et non chercher des perles dans les vignes. Je gagerais un bras que Camache peut enfermer Basile dans un sac d'écus. S'il en est ainsi, Quitéria serait bien sotte de repousser les parures et les joyaux que lui a donnés Camache et qu'il peut lui donner encore, pour choisir le talent de Basile à jeter la barre et à jouer du fleuret. Sur le plus beau jet de barre et la meilleure botte d'escrime, on ne donne pas un verre de vin à la taverne. Des talents et des grâces qui ne rapportent rien, en ait qui voudra. Mais quand ces talents et ces grâces tombent sur quelqu'un qui a la bourse pleine, ah! je voudrais pour lors avoir aussi bonne vie qu'ils ont bonne façon. C'est sur un bon fondement qu'on peut élever un bon édifice, et le meilleur fondement du monde, c'est l'argent.
— Par le saint nom de Dieu! s'écria don Quichotte, finis ta harangue, Sancho; je suis convaincu que, si on te laissait continuer celles que tu commences à chaque pas, il ne te resterait pas assez de temps pour manger ni pour dormir, et que tu ne l'emploierais qu'à parler.
— Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, vous vous rappelleriez les clauses de notre traité avant que nous prissions, cette dernière fois, la clef des champs. L'une d'elles fut que vous me laisseriez parler tant que j'en aurais envie, pourvu que ce ne fût ni contre le prochain ni contre votre autorité; et jusqu'à présent, il me semble que je n'ai pas contrevenu aux défenses de cette clause.
— Je ne me rappelle pas cette clause le moins du monde, Sancho, répondit don Quichotte; mais, quand même il en serait ainsi, je veux que tu te taises et que tu me suives; car voilà les instruments que nous entendions hier soir qui recommencent à réjouir les vallons, et sans doute que le mariage se célébrera pendant la fraîcheur de la matinée plutôt que pendant la chaleur du tantôt.»
Sancho obéit à son maître, et, quand il eut mis la selle à Rossinante et le bât au grison, ils enfourchèrent tous deux leurs bêtes, et entrèrent pas à pas sous la ramée. La première chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un boeuf tout entier embroché dans un tronc d'ormeau; et, dans le foyer où l'on allait le faire rôtir, brûlait une petite montagne de bois.
Six marmites étaient rangées autour de ce bûcher; et certes, elles n'avaient point été faites dans le monde ordinaire des marmites, car c'étaient six larges cruches à vin[132], qui contenaient chacune un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des moutons entiers, qui n'y paraissaient pas plus que si c'eût été des pigeonneaux. Les lièvres dépouillés de leurs peaux et les poules toutes plumées, qui pendaient aux arbres pour être bientôt ensevelis dans les marmites, étaient innombrables, ainsi que les oiseaux et le gibier de diverses espèces pendus également aux branches, pour que l'air les entretînt frais. Sancho compta plus de soixante grandes outres d'au moins cinquante pintes chacune, toutes remplies, ainsi qu'on le vit ensuite, de vins généreux. Il y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de blé dans les granges. Les fromages, amoncelés comme des briques sur champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d'huile, plus grands que ceux d'un teinturier, servaient à frire les objets de pâtisserie, qu'on en retirait avec deux fortes pelles, et qu'on plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait à côté. Les cuisiniers et les cuisinières étaient au nombre de plus de cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le large ventre du boeuf étaient cousus douze petits cochons de lait, qui devaient l'attendrir et lui donner du goût. Quant aux épices de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achetées par livres, mais par quintaux, et elles étaient étalées dans un grand coffre ouvert. Finalement les apprêts de la noce étaient rustiques, mais assez abondants pour nourrir une armée.
Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles, et les contemplait, et s'en trouvait ravi. La première chose qui le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers pris un petit pot-au-feu; ensuite les outres lui touchèrent le coeur, puis enfin les gâteaux de fruits cuits à la poêle, si toutefois on peut appeler poêles d'aussi vastes chaudrons. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de l'un des diligents cuisiniers, et, avec toute la politesse d'un estomac affamé, il le pria de lui laisser tremper une croûte de pain dans une de ces marmites.
— Frère, répondit le cuisinier, ce jour n'est pas de ceux sur qui la faim ait prise, grâce au riche Camache. Mettez pied à terre, et regardez s'il n'y a point par là quelque cuiller à pot; vous écumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse.
— Je ne vois aucune cuiller, répliqua Sancho.