CHAPITRE XIX.
Une après-midi que Mr D.... était retenu chez son notaire de Vernon, il prit envie à la marquise de visiter les environs de cette ville; elle sortit seule, à pied, et prit un chemin de traverse qui lui parut agréable. Elle avait fait environ une demi-lieue quand elle entra dans un petit bois fort épais, au bout duquel elle aperçut une maison agréablement bâtie, entourée d'un beau jardin; sur l'un des côtés de ce jardin, on avait construit un pavillon charmant, dont une porte en forme de fenêtre, garnie de persiennes, donnait sur le bois. Cette maison, la seule qui existait dans cet endroit, était éloignée du plus prochain village au moins d'un quart de lieue. Anaïs entendit accorder une guitarre dans le pavillon: les persiennes étant fermées, elle s'approcha sans crainte d'être aperçue; une voix mélancolique fit entendre cette romance:
Compagne si chère au poëte,
O lyre, jadis mon orgueil,
Toi qui, dans les jours de mon deuil,
Loin de mes yeux restas muette!
Reviens, docile à mes désirs,
Tromper l'ennui de mes loisirs.
Long-temps vivre dans la mémoire,
Quand ma main t'enlève au repos,
N'est pas le but de mes travaux;
Je n'ose plus chercher la gloire.
Le temps n'est plus où ses plaisirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Le cœur brûlant d'une autre ivresse,
Ne crois pas non plus qu'en ce jour,
Je t'appelle à chanter l'Amour,
Divinité de ma jeunesse.
Le temps n'est plus où ses soupirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Tendre Amour, Gloire enchanteresse,
Songes divins de mes beaux jours,
Hélas! vous fuyez pour toujours
Un cœur accablé de tristesse.
Le temps n'est plus où vos désirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Beaux-arts, consolez mes alarmes,
Venez embellir mon séjour;
Mais, las! un cœur mort à l'amour
Peut-il en vous trouver des charmes?
Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs
Doublent l'ennui de mes loisirs.
Ce chant émut madame de Simiane, et porta l'inquiétude dans son sein; elle fit un retour sur elle-même, et s'écria involontairement: Craignons, craignons l'amour! Oui, craignez-le, fuyez-le, répondit un jeune homme en sortant du pavillon, fuyez-le avec soin! il séduit, enchante, enivre, mais il trompe; et quand, après des siècles de tourmens, de larmes, de regrets,
L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie:
Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie,
Et la place qu'il occupait
Ne peut jamais être remplie.
Parny.
Anaïs reconnut dans celui qui lui adressait la parole, Léon, comte de Saint-Elme, qu'elle avait vu souvent autrefois chez M. de Crécy. On avait donné, à cette époque, au comte, le surnom de Métromane, parce qu'il ne rêvait que poésie: les belles femmes lui plaisaient alors bien moins que les beaux vers; il avait sacrifié plus d'une fois un rendez-vous galant, au plaisir d'aller entendre une nouvelle tragédie. Le rapport de son caractère avec celui de la marquise, avait établi entr'eux une aimable familiarité. Tous deux jeunes, sensibles, enthousiastes de la nature et des arts, se promenaient souvent, au clair de la lune, dans la forêt ou dans les réduits les plus solitaires du parc de Villemonble, sans avoir d'autre tiers que les muses.