Quelquefois ravis, en extase, ils s'arrêtaient devant une pièce d'eau, d'où ils croyaient voir sortir une naïade; ils entendaient une hamadriade gémir dans le creux d'un chêne; leur imagination appelait à leur entretien toutes les divinités de l'Olympe; mais leurs cœurs, vierges à l'amour, ne voyaient en lui que le dieu de la fable.

Madame de Simiane fut aussi charmée que surprise du hasard qui lui faisait retrouver Saint-Elme, dont elle n'avait pas entendu parler depuis cinq ans. J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup de plaisir à vous revoir, quoique vous m'ayiez entièrement oubliée.—J'ai des torts envers vous, il est vrai; j'ai été trompé, et malheureux, voilà mon excuse.—Eh bien! je vous pardonne; mais vous m'instruirez, j'espère, des causes de la mélancolie que tous paraissez nourrir, ainsi que des événemens qui vous ont conduit dans cette retraite isolée; la part que je prendrai à vos chagrins pourra les adoucir.—Des chagrins! plût à Dieu que j'en eusse encore!—Comment?—Quelques douloureux que fussent ceux dont j'ai été la victime, ils valaient mieux que la langueur qui me consume.—Ne pouvez-vous en sortir?—Impossible; j'ai essayé de tout, rien ne m'a réussi.—Le malheur que vous avez éprouvé est donc bien affreux!—Le plus affreux de tous, il m'a tué moralement.—De grace, expliquez-vous; ne craignez pas de vous ouvrir à moi.—Je ne crains que de décheoir dans votre estime, en vous montrant ma faiblesse. Je vous plaindrai, sans vous estimer moins.—Vous le voulez, je n'hésite plus.

Le comte s'assit auprès de madame de Simiane, et commença le récit suivant:

Histoire de Léon, comte de Saint-Elme.

Il y a cinq ans, je fus obligé de partir tout-à-coup pour Strasbourg, afin d'y recueillir un héritage considérable, qu'un oncle de feu mon père m'avait laissé. Mon dessein était de ne rester dans cette ville que le temps nécessaire pour liquider la succession qui m'était échue. Je réglai tout en deux mois, et me préparais à revenir à Paris, lorsque le commandant de la place de Strasbourg m'engagea à une fête donnée à l'occasion du mariage de sa fille. Le commandant m'avait rendu quelques services, je ne pus me refuser à sa pressante invitation; je retardai l'époque de mon départ, et me rendis à la fête: les personnes les plus considérables de Strasbourg y étaient réunies. On nous servit un repas superbe, suivi d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses s'étaient fait entendre, quand une jeune femme vint s'asseoir au piano: elle exécuta, d'une manière admirable, un morceau de Mozard je n'avais de ma vie entendu une musique aussi délicieuse: il semblait que l'ame de cette jeune femme fût passée dans ses doigts; chacun de ses accords venait retentir à mon cœur. J'avais une peine infinie à retenir mes applaudissemens: elle se leva du piano; je ne fus pas un des derniers à lui porter le tribut de mon admiration. Frappée de la vivacité de mes éloges, elle leva les yeux sur moi, et me jeta un de ces regards qui ne s'oublient jamais. Je demandai son nom à une personne du cercle qui me parut la connaître. Elle s'appelle Florestine de Rostange, me répondit-elle: c'est la plus intéressante et la plus infortunée des femmes. Fille d'un Espagnol et d'une Alsacienne, elle fut élevée à Madrid: elle entrait dans sa dix-huitième année, et son père venait de mourir quand le vicomte de Rostange arriva en Espagne; il vit cette jeune personne, en devint amoureux, eut le bonheur de lui plaire, et l'épousa. Quinze jours après son mariage, le vicomte fut assassiné en sortant du Prado. L'auteur de ce crime n'a point été découvert. Madame de Rostange, au désespoir de la mort d'un époux adoré, ne put supporter davantage le séjour de l'Espagne, et vint s'établir ici avec sa mère, madame de Las-Casas; leur fortune est modique, mais les talens supérieurs de la vicomtesse, le nom qu'elle porte, lui donnent accès dans les plus grandes maisons.

Ce court récit m'intéressa. Je regardai de nouveau Florestine; elle ne me parut pas jolie, mais ses traits avaient une expression sentimentale qui me toucha; je réfléchissais en moi-même au moyen que je pourrais employer pour me faire présenter chez elle, lorsqu'une cantatrice célèbre chanta cette arriette:

Sous les lois d'un doux hymenée,
Je goûtais le parfait bonheur.
Soudain, un coup affreux change ma destinée;
Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur.

Mes yeux s'étaient fixés sur Florestine; je la vois donner des signes de terreur. Je cours vers elle, une crise horrible de nerfs la saisit. Je la transporte hors du sallon, elle se calme par degrés. J'offre ma voiture à sa mère, elle l'accepte: je reconduis les dames chez elles, je demande la permission de venir m'informer de leur santés, on me l'accorde. Je suis au comble de la joie.

Je me présentai le lendemain chez Florestine; elle m'accueillit avec une grâce qui m'aurait gagné l'ame, si je n'eusse pas été prévenu en sa faveur: elle me raconta le triste événement dont j'étais déjà instruit; ses larmes coulèrent, je plaignis son infortune; j'avouai qu'il n'en était pas une plus affreuse: elle me sut gré de penser ainsi. Je passai la matinée entière chez elle, j'en sortis passionnément amoureux.

De ce moment je ne pensai plus à retourner à Paris; Strasbourg me parut un lieu de délices; je ne concevais pas qu'on pût se plaire ailleurs. Je ne sentis plus qu'un désir, celui de consoler madame de Rostange; tous mes jours lui étaient consacrés. Je l'accompagnais à la promenade, aux concerts, aux spectacles: je ne la quittais, chaque soir, que le plus tard possible, et cette courte séparation me paraissait si longue, que je croyais toujours que le lendemain n'arriverait pas: toutefois je me gardai de découvrir mon amour à Florestine; les regrets qu'elle donnait à la mémoire de son époux étaient encore trop vifs pour que je me flattasse de la voir répondre à mes sentimens. J'espérai tout du temps, de mes soins, et m'appliquai surtout à plaire à madame de Las-Casas: j'y réussis. Elle me confia la conduite d'un procès d'où dépendait toute sa fortune et celle de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, en faisant secrètement quelques sacrifices d'argent. Elles me témoignèrent la plus vive reconnaissance; je leur avais rendu la tranquillité, j'étais plus heureux qu'elles.