Pendant environ un an je vécus étranger à tout ce qui n'était pas Florestine. J'étais enfin parvenu à dissiper son chagrin; elle ne parlait plus que rarement de l'accident horrible qui l'avait causé. Elle vivait avec moi dans une intimité charmante; elle ne m'appelait plus que son ami: elle répondait chaque soir au soupir que je laissais échapper en lui disant adieu. Je m'applaudissais de mon triomphe: elle m'aimera, répétai-je en moi-même avec ivresse, elle m'aimera; son cœur sera le prix du mien. Momens d'amour et d'espérance, deviez-vous sitôt vous écouler!
Madame de Las-Casas me pria d'aller traiter de l'échange d'un bien, avec un de ses parens qui demeurait à vingt lieues de Strasbourg. Je souffrais de me séparer de madame de Rostange; mais le désir d'être utile à sa mère ne me permit pas de balancer. Florestine répandit des pleurs en me quittant, et me fit promettre de lui écrire chaque courier: j'avais trop de plaisir à remplir ma promesse, pour ne pas être exact; mes lettres étaient celles de l'amant le plus tendre; cependant j'apportai le plus grand soin à ce que le mot d'amour n'y fût pas: je craignais que la magie de ce mot ne manquât de loin son effet; je ne voulais le prononcer qu'aux pieds de ma maîtresse; il me semblait que ma voix, mes gestes, mon regard lui donneraient plus de puissance.
La première réponse de Florestine me paya du sacrifice que j'avais fait en m'éloignant d'elle. Après plusieurs autres choses, elle me disait: «Terminez vos affaires promptement, et revenez; songez que Florestine ne vit plus où vous n'êtes pas. Vous êtes devenu aussi nécessaire à mon existence, que l'air que je respire; mon ami, vous me tenez lieu de tout, et rien ne pourrait me tenir lieu de vous.»
Je retournai à Strasbourg en formant mille projets de bonheur; madame de Las-Casas et sa fille me prodiguèrent les marques d'une tendresse touchante; Florestine laissa éclater une vive gaîté; elle me parut plus séduisante que jamais. Je pris sa main, la couvris de baisers, et lui dis: Me pardonnerez-vous, aimable Florestine, le tort dont je me suis rendu coupable envers vous?—Vous ne sauriez en avoir aucun.—Je vous ai trompée.—L'univers me le dirait, que je ne le croirais pas.—Je vous ai trompée, je vous l'atteste.—Vous vous calomniez.—Je parle vrai; je ne fus pas votre ami.—Et que fûtes-vous donc? demanda-t-elle en rougissant.—Votre amant: oui, votre amant le plus passionné; je ne saurais avoir plus long-temps la force de vous le taire. Florestine, acceptez ma main, ou je meurs à vos genoux.—Qui pourrai-je aimer plus que Léon, prononça l'enchanteresse avec un accent d'une douceur inexprimable? Qui pourrait me rendre aussi heureuse? Ma mère, continua-t-elle, embrassez votre fils.—J'étais si troublé de mon bonheur, que je ne savais ce que je faisais; j'allais, venais dans la chambre comme un insensé; je me précipitai aux pieds de Florestine, je les arrosai de mes larmes: j'étais dans un véritable délire. Quand mes transports furent un peu calmés, je m'assis auprès d'elle: Ma Florestine, lui dis-je, vous avez promis d'être à moi; rien ne manque plus à ma félicité que le consentement de ma mère; je partirai dès demain pour le chercher.—Bon dieu! vous voulez aller à Paris!—Il le faut.—Ne pouvez-vous écrire?—Je le pourrais sans doute, et telle est la bonté, l'indulgence de ma mère, que je ne craindrais pas qu'elle s'en offensât; mais, mon amie, je ne l'ai pas vue depuis un an: mon amour pour vous m'a retenu loin d'elle; j'ai souvent même négligé de lui écrire. Je lui dois, je me dois à moi-même, de lui montrer mon respect et mon dévouement dans cette circonstance importante; je reviendrai bientôt, et peut-être avec elle, m'engager à vous pour toujours. Madame de Las-Casas approuva ma résolution; Florestine cessa de la combattre. Notre séparation fut extrêmement touchante. Nous y rappelâmes mille fois le serment d'aimer à jamais.
Ma mère me reçut avec tendresse; elle ne me fit pas le plus léger reproche, approuva mon mariage, et me promit de venir à Strasbourg y assister. J'écrivis sur-le-champ ces bonnes nouvelles à madame de Rostange: j'avais trouvé d'elle une lettre touchante en arrivant à Paris; la réponse qu'elle fit à la mienne me parut froide; elle me parlait peu de notre amour, et beaucoup d'une fête donnée par le commandant au général de Lamerville, qui venait faire un séjour de quelques semaines à Strasbourg (madame de Simiane redoubla d'attention); elle me faisait un éloge pompeux de ce général, qui, disait-elle, était l'objet de l'attention de toutes les femmes, et qui lui avait fait l'honneur de ne s'occuper que d'elle. Des réflexions piquantes sur les originaux qui s'étaient trouvés à la fête, terminaient ce singulier écrit; je n'en pris cependant aucun ombrage: elle est sûre de moi, pensai-je, je suis sûr d'elle, dois-je être jaloux de ses plaisirs?
J'achetai des diamans et des étoffes superbes pour Florestine, et me préparais à l'aller rejoindre, quand je reçus une lettre dans laquelle elle me mandait qu'il était survenu un obstacle à notre union; elle finissait en m'assurant de ses regrets et de son invariable amitié. Cette lettre, à laquelle je ne comprenais rien, me plongea dans un chagrin extrême; je partis, sur-le-champ, pour en aller chercher l'explication à Strasbourg.
Je courus la poste jour et nuit, et j'arrivai dans cette ville à dix heures du matin; je ne me donnai que le temps de passer un habit décent, et courus chez madame de Rostange; je la trouvai assise dans son boudoir, vêtue d'une robe du matin très-galante; à ses côtés était le général de Lamerville.—Le général de Lamerville! prononça madame de Simiane en changeant de couleur.—Lui-même; le connaîtriez-vous?—Nullement, mais j'en ai beaucoup entendu parler.—Oh! cela ne m'étonne pas, c'est le héros à la mode.—Anaïs soupira, le comte reprit: Florestine voulut en vain se lever à mon approche, elle retomba tremblante sur son siége. Vous ne m'attendiez pas, Madame, lui dis-je; j'ai mal pris mon temps, je le vois; je reviendrai. Non, restez, balbutia-t-elle, restez. Monsieur me faisait ses adieux, il part ce matin. Ce mot dissipa ma colère. Je crus avoir commis une injustice, j'adressai des excuses à Madame de Rostange, et saluai M. de Lamerville; il répondit à mon salut, et se retira.
Il ne fut pas plutôt dehors, que Florestine fondit en larmes. Au nom du ciel, lui dis-je, expliquez-moi la cause de votre douleur; apprenez-moi quel est l'obstacle qui nous sépare. Elle continua de pleurer en silence. Auriez-vous cessé de m'aimer?—Mon attachement pour vous est inaltérable.—Votre attachement? N'osez-vous dire votre amour?—De l'amour! répondit-elle d'un air égaré, de l'amour! je n'en eus point pour vous!—Vous n'en avez pas eu pour moi! et pourquoi me l'avoir laissé croire? pourquoi m'en avoir imposé?—Je m'en imposais à moi-même.—Perfide! vous vous êtes plu à me faire avaler le poison jusqu'à la dernière goutte.—Je ne suis pas perfide, je ne suis que sensible et malheureuse.—Vous sensible! vous! qui, pour prix de l'amour le plus délicat, du dévouement le plus entier, m'avez rendu votre jouet; vous qui attendez, pour me précipiter dans l'abîme du désespoir, que je me croye parvenu au comble de la félicité. Vous êtes sensible! vous! Cela peut-il s'entendre sans indignation. Vous me promettez votre foi, je cours chercher le consentement de ma mère, elle me l'accorde; je m'empresse de tout préparer pour la fête de notre hymen: le contrat est dressé; étoffes, voitures, bijoux, diamans, tout est là, tout, et vous m'annoncez que vous ne pouvez m'appartenir (elle cacha sa tête dans ses mains); mais le motif de ce changement inoui ne me sera pas long-temps caché! Que dis-je, je le connais maintenant cet horrible mystère, l'unique barrière qui s'élève entre nous; la voici: vous aimez le général de Lamerville (elle frissonna); tremblez, tout son sang me vengera de votre trahison.—Epargnez-moi, s'écria-t-elle d'une voix déchirante; Léon épargnez-moi.—Que je vous épargne! moi! que vous avez si indignement trompé! moi! qui aurais tout sacrifié à votre bonheur! oui, tout, ingrate, tout, jusqu'à l'amour que vous m'inspirez. Eh bien! prononça-t-elle en se précipitant à mes genoux; eh bien! mon cher Léon, faites ce généreux effort; sacrifiez-le-moi cet amour auquel je ne puis désormais répondre.—Barbare, lui criai-je avec l'accent de la fureur; barbare, enfonce-le bien avant dans mon cœur ce dernier trait. Qui me l'aurait dit, grands dieux! après ce que j'ai fait pour elle, que je n'aurais pu obtenir de sa pitié qu'elle daignât au moins me tromper!—Ciel! ô ciel! balbutia Florestine en tombant sur le plancher.
Le bruit de sa chute ramena mon attention sur elle. Je la relevais: elle était glacée, son regard était fixe, on ne sentait plus son pouls: je la crus morte; mon angoisse fut terrible. Je jetai des cris épouvantables. Je l'ai tuée, répétai-je hors de moi, je suis un monstre, un assassin, je l'ai tuée. Madame de Las-Casas arriva. Je sortis comme un désespéré, et courus toute la ville sans savoir où j'allais, jusqu'au moment où je succombai sous le poids de la lassitude.
L'exercice violent que j'avais fait donna quelque trêve à l'agitation de mes esprits. Je blâmai l'emportement où je m'étais livré. Peut-être, pensai-je, Florestine n'est-elle pas aussi coupable que je l'ai cru. Si je me fusse conduit avec plus de modération, peut-être aurais-je pu la ramener à moi; son cœur ne s'est peut-être pas engagé sans retour. Je me rappelai chacune des paroles, chacun des mouvemens qui lui étaient échappés, et l'amour m'aveuglait au point que ce qui devait me confirmer mon malheur, fit naître en moi un rayon d'espérance. Je l'embrassai avec transport, et je retournai chez madame de Rostange, dans le projet d'avoir avec elle une explication tranquille.