Madame de Las-Casas ne voulait pas me laisser entrer chez sa fille. J'insistai, en lui jurant de ne rien faire, de ne rien dire qui pût lui causer de la peine. Elle me regarda tristement, me conduisit vers Florestine qui était couchée, et s'en alla.
Je vous ai fait beaucoup de mal, dis-je à madame de Rostange, je viens vous en demander pardon.—Pardon, reprit-elle, oh! moi seule ai besoin de pardon; accordez-le moi, mon ami, ajouta-t-elle en me tendant la main, soulagez-moi du remords qui m'oppresse; mon tort est affreux sans doute, mais il est involontaire.—Ainsi vous aimez M. de Lamerville.—Je l'idolâtre: j'ai pour lui une passion insurmontable; je donnerais une vie pour lui appartenir un jour, un seul jour.—Affreuse révélation! échappa-t-il à madame de Simiane.—Horrible en effet, reprit le comte; cependant j'eus la force de me contenir, et je dis avec douceur, à madame de Rostange: eh quoi! un an de soins, d'amour, n'a pu me gagner votre cœur; et lui, si vîte! si vîte!... Je tenais encore sa main, je la baignai de larmes. Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez pas: vous me déchirez l'ame. Hélas! si vous saviez ce que j'ai souffert, depuis qu'éclairée sur mes sentimens, j'ai compris la douleur que j'allais verser dans votre sein, j'en suis certaine, vous me plaindriez.—Oui, je vous plains, Florestine, vous ne serez jamais aimée comme vous l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville vous consacrera-t-il tous ses momens? S'apprête-t-il à recevoir la foi qui m'était due—J'ignore ses projets, il ne m'en a rien dit; je ne lui ai rien demandé, je n'en veux rien savoir: il m'aime, c'est assez.—Infortunée! puisse mon désespoir ne devenir jamais ton partage! Puisses-tu jouir de tout le repos que tu m'as ravi! Adieu.
Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse de ma situation; un feu dévorant brûlait mes entrailles. J'entrai dans un café, et tombai dans un profond assoupissement, d'où je ne sortis que le soir. J'aperçus alors deux jeunes capitaines, assis à une table proche de moi, qui s'entretenaient d'un air de confidence. Rien n'est plus sûr, prononça l'un d'eux à voix basse, madame de Rostange vient de partir à l'instant pour rejoindre notre général. Je n'en entendis pas davantage. Agité d'un mouvement frénétique, je m'élance hors du café, j'accours chez Florestine; elle n'y était plus. Je revins à la hâte chez moi, j'ordonnai à mon laquais d'aller commander des chevaux à la poste. Je pars à la poursuite de madame de Rostange: je voulais l'enlever à mon rival, ou périr. Une fièvre maligne me contraint de m'arrêter au milieu de ma route: elle fit craindre, pendant six semaines, pour mes jours. Lorsque je fus hors de danger, je me trouvai dans les bras de ma mère; ses caresses me rappelèrent mon malheur et ses bontés; mais ces souvenirs ne produisirent pas en moi la plus légère émotion. Mon ame, usée par la douleur, était devenue insensible. On allait, venait autour de moi, sans qu'il m'en restât d'autre idée que celle d'un bruit désagréable à mon oreille. On me parlait sans que j'entendisse autre chose que des sons vagues. Je ne m'occupais de personne; je ne m'occupais pas même de moi. La tendresse de ma mère ne me charmait plus: cette mère incomparable faisait tout pour son fils, il n'était reconnaissant de rien. On s'imagina qu'on pourrait me tirer de ce triste état, en me faisant entendre de la musique. Cet essai ne réussit point: on me conduisit à la campagne, le changement d'air me fit un peu de bien; mais ce qui m'en fit davantage, ce fut d'apprendre que M. de Lamerville n'avait eu qu'un caprice de quelques mois pour madame de Rostange, qu'il ne lui avait donné aucune de ses nouvelles depuis qu'il avait rejoint l'armée, et qu'elle était revenue à Strasbourg, où elle essayait d'oublier son volage amant, en se livrant à la dissipation. Je demandai à madame de Saint-Elme de retourner à la ville; elle n'osa point contrarier le premier désir que j'eusse montré depuis ma maladie. J'allai chez le commandant, j'y rencontrai madame de Rostange; elle m'aborda la première, m'entretint avec confiance de sa folie et de son repentir: elle m'appela son ami, son plus cher ami, son unique ami. Après avoir été abusé par l'apparence de son amour, je le fus par celle de son amitié de préférence. Je cessai quelque temps d'être à plaindre. J'aimais encore.
Le sentiment auquel madame de Rostange n'avait pas craint de s'abandonner hautement pour M. de Lamerville, en altérant la pureté de ses principes, avait détruit les qualités attachantes de son caractère; sa conversation était plus spirituelle qu'entraînante; elle n'avait plus, comme autrefois, le mot du cœur; mes opinions n'étaient plus les siennes, quelquefois même il semblait qu'elle se faisait un malin plaisir de me rompre en visière; elle se vengeait sur moi, sans s'en douter, du chagrin secret que lui causait l'abandon de M. de Lamerville: je lui pardonnai long-temps ses caprices, j'espérais que la constance de mes sentimens triompherait de sa légèreté; j'espérais que j'aurais dans elle, avec le temps, une amie qui me ferait sentir les charmes de cette amitié dont parle Montaigne; je me disais que ce rare trésor ne pouvait s'acheter trop cher. Quand elle prenait avec moi le ton d'une douce intimité, j'oubliais tous les maux qu'elle m'avait fait souffrir; mais j'aperçus enfin que je n'étais pour elle, que ce qu'on nomme si improprement, dans ce siècle, un ami. Trop sûre de son empire sur moi, elle ne me ménageait pas; elle montrait souvent plus d'empressement à d'autres personnes qu'à moi; cette conduite me blessa: on veut bien être dupe en amour; mais en amitié, on veut recevoir autant qu'on donne. Je cessai d'être assidu chez madame de Rostange; ma mère souhaita de retourner à Paris, je l'y accompagnai.
Les amusemens de cette ville ne purent me distraire de la mélancolie où m'avaient plongé deux sentimens trompés; je ne pouvais me consoler de ne plus aimer Florestine, de ne plus intéresser celle qui m'avait été si chère, sous le double rapport de l'amour et de l'amitié. Je me répétais sans cesse avec amertume: Je suis devenu un étranger pour elle! Je fis connaissance de plusieurs femmes charmantes; j'inspirai, sans y songer, une vive passion à l'une d'elles; je désirai d'y répondre, je crus un jour y être parvenu, mais je me dis: Je deviendrais, dans l'avenir, un étranger pour elle! et je ne l'aimai pas.
Le poids d'une indifférence dont j'avais inutilement tenté de sortir, altéra de nouveau ma santé. Les plaisirs de Paris n'ayant plus d'attraits pour moi, je vins chercher ceux de la campagne. Ils me paraissent aussi insipides que ceux de la ville: aucun lieu, aucune occupation ne rend du ressort à mon ame, l'ennui est toujours là à mes côtés, il m'obsède sans cesse, montre à mes yeux tous les objets sous la même couleur. Je n'ai pas encore trente ans, et je suis réduit à désirer la fin d'une existence inutile aux autres, à charge à moi-même.
En prononçant ces derniers mots, le comte tomba dans une sombre rêverie; la marquise fit de vains efforts pour l'en tirer. Les ombres de la nuit voilaient déjà la cime des coteaux: il faut que je vous quitte, dit Anaïs à M. de Saint-Elme; si le changement de solitude peut vous être agréable, je pars après-demain pour Villemonble, venez m'y retrouver, vous y serez bien reçu. Il lui répondit à peine, et la laissa partir sans lui proposer de l'accompagner.
Elle retourna chez elle à pas lents, et rêva long-temps au récit qu'elle venait d'entendre: ou Florestine, pensa-t-elle, est une femme coquette et fausse, dont le comte a été la dupe, ou le général est un de ces hommes orgueilleux et perfides qui se font un jeu de déchirer le cœur des femmes tendres et crédules qu'ils ont séduites. Ce dernier soupçon lui fit un mal affreux; mais devait-elle l'accueillir, d'après ce que le duc lui avait dit d'Amador? Ah! pensa-t-elle avec amertume, les hommes qui se croyent les plus fidèles à l'honneur, ne se font pas un scrupule d'en manquer envers nous! En est-il un assez délicat pour n'avoir jamais trahi les sermens faits à l'Amour? Ils se pardonnent tous ce dont ils sont tous coupables.
Cette réflexion, qui, peut-être, n'était pas tout-à-fait juste, lui donna de l'humeur; Rosine, qui ne lui en avait pas encore vue, fut inquiète de lui en trouver; elle la crut malade: se trompait-elle?