Quelque jours s'étaient écoulés et un grand changement avait eu lieu dans la pauvre maison. La famille Perlet avait quitté la loge et s'était installée dans une maison voisine. Le cordonnier avait retrouvé un peu de travail et sa femme faisait un petit ménage; ils avaient emmené Charlot dans leur nouvelle demeure et partageaient avec lui le peu d'air respirable et le morceau de pain qu'ils possédaient.

— Là où il y a assez pour six, il y a assez pour sept, disait le père.

Cette maxime a cours parmi les pauvres, mais, si elle y est souvent mise en pratique, ce n'est pas sans qu'il en résulte des privations. Pour faire la part du septième il faut bien rogner un peu celles des six autres, et chacun sait que, dans une famille, ce n'est pas aux plus petits que l'on ôte volontiers le pain de la bouche.

Vous avez souvent vu, en peinture du moins, un nid où tous les oisillons tendent à la fois leur bec affamé au père qui leur apporte la nourriture. La table qui rassemblait trois fois par jour la famille du cordonnier ressemblait beaucoup à ce tableau classique… Les oisillons étaient très affamés et le père, hélas! ne rapportait qu'un bien petit vermisseau; mais la bonne humeur et la confiance en Dieu assaisonnaient le chétif morceau de pain, et personne ne se plaignait. La mère elle-même faisait taire ses soucis. Ne savaient-ils pas tous que des temps meilleurs viendraient?… Personne ne songeait à trouver que Charlot fût de trop. On l'aimait bien d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas toujours aimable, et madame Perlet avait pour lui plus d'indulgence que pour ses propres enfants. "Pauvre petit, il n'a pas eu de mère," disait-elle lorsqu'il faisait quelque sottise. Quant à Petite mère, depuis qu'elle l'avait soignée et lui avait sacrifié plus d'une nuit de sommeil, elle l'aimait comme la prunelle de ses yeux.

Les nouveaux occupants de la loge n'étaient nullement aimables. Ils étaient de la race des concierges hargneux et rageurs, de vrais chiens de garde. Lorsque Charlot passait pour aller auprès de sa soeur on trouvait toujours moyen de lui dire quelque chose de désagréable; tantôt il apportait de la boue à ses souliers, tantôt il se mettait dans le chemin de la concierge qui balayait; jamais un mot amical, ou tout au moins bienveillant. Le pauvre petit passait aussi vite que possible, tâchant de ne pas être aperçu. L'absence des Perlet avait bien changé la maison, surtout pour ceux des locataires à qui le souci du loyer pesait le plus lourdement. Si Charlot avait moins que tout autre trouvé grâce devant leurs yeux, c'est qu'ils savaient bien que son père était à l'hôpital et le paiement du terme de juillet n'était rien moins qu'assuré.

Ces terribles concierges avaient, en outre, un grand défaut: ils n'aimaient pas les chats plus que les enfants. Le Charlot à queue était aussi malmené que le Charlot à deux jambes. Il avait reçu maints coups de balai, et même une fois tout un seau d'eau sale sur sa belle fourrure fauve. Je vous laisse à penser si madame Charles avait trouvé le procédé de son goût.

Il régnait dans toute la maison un esprit de mécontentement et d'hostilité contre les nouveaux occupants de la loge.

Un matin Charlot entendit en passant des miaulements aigus. Il voulait se hâter de monter sans être aperçu, mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux le retint cloué à sa place. Son ennemi, le chat bien-aimé de la vieille dame, était pendu par les pieds de derrière à une ficelle et le neveu de la concierge, un garçon de quatorze ans qui venait l'aider le matin, frappait à tour de bras avec une baguette le pauvre animal qui miaulait à fendre le coeur et se tordait convulsivement… Oh! si sa maîtresse avait pu le voir!…

Charlot, n'écoutant que son indignation, se précipita sur le jeune garçon, et l'empoignant tout à coup par les jambes, au moment où il s'y attendait le moins, il le fit tomber tout de son long. Alors, voyant bien qu'il ne pouvait rien de plus contre un adversaire beaucoup plus grand et plus fort que lui, il s'enfuit en criant de toutes ses forces. Le méchant garçon s'était relevé et le poursuivait dans l'escalier. Le pauvre chat était resté suspendu; il ne recevait plus de coups, mais sa position n'en était pas moins très pénible pour un animal accoutumé à ses aises.

Charlot courait toujours et lorsque, arrivé au milieu du second étage, il se vit sur le point d'être atteint par le gamin furieux, il cria de tout son gosier: