— C'est une brave petite fille, j'en réponds, car elle a porté une charge plus lourde qu'elle. Quant à l'autre nous ne dirons pas qu'il ne pèse rien, les bras m'en font mal, ajouta la jeune fille en les étirant. Pourtant le pauvre petit a l'estomac creux, paraît-il. Depuis quand n'avez-vous pas mangé?
— Nous avons eu une orange ce matin, répondit Petite mère en regardant d'un air inquiet la vieille paysanne rechignée.
— Une orange, en voilà un déjeuner!… Grand'mère, ils ont déjeuné avec une orange!…
— C'est bien la manière de faire de Paris, dit la grand'mère qui, par miracle, avait entendu et qui jugeait très-sévèrement la grande ville. Au lieu de donner du bon lait à des enfants, on leur donne des oranges… des fruits qui ne croissent pas chez nous, encore!… Aussi quelle mine a-t-elle, cette petite!… une figure grosse comme le poing et pâle, si ça ne fait pas pitié!… Il faut faire attention, c'est voleur, ces enfants de Paris!…
Cette dernière phrase avait été prononcée pour les seules oreilles de sa petite-fille, du moins la bonne dame le croyait, mais d'une voix encore tout à fait assez haute pour que Petite mère l'entendît.
— Allons, grand'mère, vous ne pensez pas à ce que vous dites, dit la jeune fille qui avait vu du coin de l'oeil la pauvre petite devenir écarlate. Je vais donner à ces pauvres enfants une tasse de lait de ma chèvre, ça leur fera plus de bien qu'une orange, et peut-être ce petit entêté croira que ce n'est pas du lait de chien.
Elle riait pour distraire l'enfant… puis elle sortit, laissant
Petite mère seule avec la redoutable vieille.
— Approche, lui dit celle-ci.
Petite mère obéit lentement.
— Que viens-tu faire ici?