—J'ai peur de ne pas me les rappeler....
—Commencez toujours, vous les chercherez.
M. de Lamartine, qui était d'une complaisance extraordinaire ce soir-là, dit les vers suivants qu'il avait faits la veille:
À M. LÉON BRUYS D'OUILLY
Enfants de la même colline,
Abreuvés au même ruisseau,
Comme deux nids sur l'aubépine,
Près du mien Dieu mit ton berceau.
De nos toits voisins, les fumées
Se fondaient dans le même ciel;
Et de tes herbes parfumées
Mes abeilles volaient le miel.
Souvent je vis ta douce mère,
De mes prés foulant le chemin,
Te mener, comme un jeune frère,
À moi, tout petit, par la main.
Et te soulevant vers ma lyre,
Sur ses bras qui tremblaient un peu
Dans mes vers t'enseigner à lire:
Enfant qui joue avec le feu!
Et je pensais, par aventure,
En contemplant cet or mouvant
De ta soyeuse chevelure,
Où ses baisers pleuvaient souvent:
«Charmant visage, enfance heureuse!
Sans prévoyance et sans oubli,
Que jamais la gloire ne creuse,
Sur ce front blanc, le moindre pli.
»Que jamais son flambeau n'allume
D'un feu sombre ces yeux si beaux,
Ainsi qu'une torche qui fume
Et se réfléchit dans les eaux!
»Que jamais ses serres de proie
N'éclaircissent avant le temps
Ces cheveux où ma main se noie,
Feuillage épais de tes printemps!
»Que jamais cette main qui vibre,
Dans ma poitrine à tout moment,
N'arrache à ton cœur une fibre,
Comme une corde à l'instrument!
»Si quelque voix chante en son âme,
Que son écho mélodieux
Soit dans l'oreille d'une femme,
Et sa gloire dans deux beaux yeux!...»
Je partis: j'errai des années;
Quand je revins au vert vallon,
Chercher nos jeunesses fanées,
Je ne trouvai plus que ton nom.
Le feu qui m'avait fait poëte,
Jaloux de tes jours de repos,
S'était abattu sur ta tête
Comme un aiglon sur deux troupeaux.
L'astre naissant de ta carrière
Sur ton front venait ondoyer,
Dardant des reflets de lumière
Qui te présageaient son foyer.
Plein d'ivresse et d'inquiétude,
En écoutant grandir la voix,
Je repense à ta solitude,
À ton enfance au fond des bois.
Pleure ton fils, ô ma vallée!
Il saura ce que vaut trop tard
Une heure à ton ombre écoulée,
Un rêve qu'on berce à l'écart.
Le vol de la brise éphémère,
Au bruit de l'onde un pur sommeil,
Et ces voix de sœur et de mère,
Qui nous appelaient au réveil!...
[XIX]
UNE MUSE
Il y avait dans le salon de madame de D*** une jeune personne que Tancrède avait remarquée, d'abord parce qu'elle était fort jolie, ensuite parce que l'extrême simplicité de sa toilette faisait contraste avec le luxe élégant des femmes qui l'entouraient.
Cette jeune fille se nommait Clarisse Blandais; elle avait dix-sept ans, elle avait quitté Limoges, sa patrie, et était venue à Paris pour être poëte, comme Petit-Jean était venu d'Amiens pour être suisse.
Sa mère, femme raisonnable et philosophe, s'était dit: