—Par le temps qui court, le métier de poëte est un fort bon métier pour les femmes: madame Valmore et madame Tastu ont une célébrité qui ne nuit point à leur bonheur; elles trouvent dans leur talent de nobles jouissances et de pures consolations; mademoiselle G***, qui faisait des vers comme ma fille, jouit dans le monde d'une position fort agréable. Mademoiselle Mercœur, qu'on plaignit beaucoup, recevait du gouvernement une pension de quinze cents francs, qui suffirait à ma fille et à moi... Je ne vois pas pourquoi Clarisse, qui est incontestablement poëte, ne trouverait pas les mêmes avantages: elle n'a point de fortune, je la marierai difficilement; tâchons de lui faire un sort par son talent.

Et la sage mère avait fait ses paquets, avait dit adieu aux rivages de la Vienne, avait retenu trois places dans le coupé de la diligence, et les messageries de Limoges avaient amené, dans la capitale, une muse de plus.

La soixantième, je crois.

Madame Blandais ne connaissait personne à Paris, et parfois elle se sentait effrayée de la hardiesse de son voyage, surtout lorsque ses compagnons de voiture lui faisaient d'indiscrètes questions; elle s'en tirait par des mensonges. Comment avouer qu'elle allait dans ce chaos pour se faire connaître, et chercher des admirateurs dans ce tourbillon d'inconnus où elle ne comptait pas un ami? Madame Blandais, pour tout introducteur dans ce monde nouveau, n'avait qu'une seule lettre de recommandation que le député de son arrondissement lui avait donnée pour un de ses collègues; mais ce collègue était... M. de Lamartine! C'était beaucoup. M. de Lamartine avait accueilli la jeune fille comme une espérance, elle lui avait confié quelques vers qu'il avait vantés; enfin madame de D***, ancienne amie du grand poëte, s'était chargée de faire connaître, dans le monde littéraire, la Corinne du Limousin.

Clarisse était encore toute tremblante de l'attendrissement que lui avaient causé les vers de son protecteur, lorsque la maîtresse de la maison s'approcha d'elle et vint lui dire qu'on désirait l'entendre.

—Après lui! dit Clarisse avec une douce indignation.

—Vous me l'avez promis ce matin, reprit madame de D***, ne vous faites pas prier.

Clarisse prit la main que lui tendait madame de D***, et alla s'asseoir à la place qu'elle lui désignait.

Clarisse devint d'abord très-rouge, parce que tout le monde la regardait; et puis elle devint très-pâle, parce qu'elle était émue, car ce qu'elle éprouvait était plutôt de l'émotion que de la timidité. La timidité déguise toujours une espèce de misère; une timidité invincible naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a pas intérêt à être vu. Madame de Lavallière aurait peut-être été madame de Montespan si elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté est dans la nature: le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire; l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès, et je ne vois pas pourquoi nous ne conviendrions pas franchement de ce petit sentiment de vanité que nous avons de commun avec l'éléphant.

Clarisse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas d'assurance, mais elle avait du courage, et puis la conscience de ce qu'elle valait, peut-être.